Dr Incinerator, Nahbom, Misgivings, Skaphos, Fall of Seraphs, Ominous Shrine, Zöldier Nöiz, Ritualization
Rock’n’Eat (Lyon - FR)
Date 17 et 18 décembre 2021
Chroniqueur Ségolène Cugnod
Photographe Ségolène Cugnod
https://www.rockneat.com

Alors que 2021 touche bientôt à sa fin, et pour qui s’apprête à rejoindre ses proches pour les fêtes, quoi de mieux pour clôturer la saison que se briser la nuque lors d’une soirée dédiée à la musique extrême ? L’association lyonnaise Turbo Lovers vous le donne en mille : le faire lors de deux soirées dédiées à la musique extrême. Ainsi voit le jour, sous l’impulsion du président de l’association, Larry Anderson, le Mo(r)moros Death Fest, nommé ainsi d’après un des fondateurs de Lyon. Fort d’une affiche mettant en avant huit groupes issus de la scène thrash, death et black metal française, ce tout nouveau festival prend ses quartiers, en ces 17 et 18 décembre 2021, à l’indispensable Rock’n’Eat. Pour des représentants de la scène underground, quoi plus logique, en effet, que retrouver leurs fans en sous-sol ?

Chauvinisme oblige, un groupe local ouvre les hostilités du vendredi en la personne (morale) de Dr Incinerator. Le trio ne perd pas de temps et démarre pile à l’heure avec un premier titre révélateur de son style mêlant le death metal au grindcore. Ne disposant que d’une demi-heure de présence sur scène, Dr Incinerator frappe fort, sec, et surtout rapidement en enchaînant les morceaux sans répit. Malgré sa formation récente et sa relative inexpérience allant avec, le groupe sait transmettre la hargne et la violence propres aux deux genres dont il se revendique. Le guitariste Jérémy « Jay Poisön » s’acharne sur le manche de son instrument en riffs et soli au jeu aussi sale qu’il se doit, appuyé en cela par les rythmiques grasses et agressives de Romain “Gargouille” à la basse et Violent Ape à la batterie. Jay Poisön et Gargouille se partagent les voix ; celle aux accents punk du premier et celle du second, plus grave, se livrent un dialogue incisif. En outre, la durée des morceaux, qui dépasse rarement la minute et demi — grindcore oblige — confère au groupe la possibilité de jouer un grand nombre de titres, bien plus que l’intégralité de leur discographie ! Le public, bien que peu motivé à bouger à cause de la fatigue de fin de semaine, réserve à Dr Incinerator un accueil avec les honneurs, bien mérité.

Les Réunionnais d’Aeon Patronist s’étant vus contraints d’annuler leur prestation, ils sont remplacés ce soir par Nahbom. Pour le groupe, qui a dû lui-même annuler sa venue au Rock’n’Eat un peu plus d’un mois plus tôt, l’occasion se présente de rattraper cette absence en servant au public du brutal death metal assaisonné à la moutarde de Dijon. Ceci grâce à une setlist entièrement consacrée à l’EP éponyme du groupe sorti en 2018, qui inclut en plus un titre de la démo sans titre de 2012. Nahbom, « c’est comme Necrophagist », commente un spectateur. À en suivre la prestation du quatuor français sur scène, et pour qui connaît Necrophagist, les similitudes de style se font vite apparentes ; la plus évidente étant le double aspect brutal et technique de l’ensemble. Nahbom se distingue toutefois de son illustre aîné par l’emploi d’un tempo plus lent et en accordant une place de choix à de longues parties instrumentales. Parmi elles, l’interminable intro d’un des morceaux, qui mêle plusieurs voix enregistrées, immerge profondément les spectateurs dans une atmosphère morbide et hypnotique. Les quatre musiciens livrent une prestation à l’image de cette ambiance ; en d’autres termes, fascinante. Le frontman aux immenses dreadlocks David Esteves semble en transe tout du long, comme en témoignent ses grands yeux écarquillés aux expressions hallucinées… Du côté des spectateurs, si ces derniers restent relativement calmes, il ne fait nul doute que la moutarde sus-citée commence à leur monter au nez au vu de leurs réactions !

Le troisième groupe à fouler la scène du Rock’n’Eat joue également dans la cour du death metal. Il s’agit de Misgivings, groupe francilien dont le batteur Guilhem Auge et le chanteur et bassiste Esteban Martin exercent également au sein d’Impureza, et le guitariste Stéfan “Infamist” Baillot au sein de Ritualization. Plus discret que ces projets de plus grande envergure, mais non moins dénué de talent, Misgivings produit depuis trente ans une musique sombre, chaotique et saturée, avec des performances scéniques à l’image de ses enregistrements en studio. La prestation de ce soir ne fait bien entendu pas exception : après une longue introduction, les premiers riffs, puis la grosse voix éraillée d’Esteban, résonnent dans tout le sous-sol. Les musiciens tranchent dans le vif avec la précision d’un scalpel ; aussi bien Stéfan et David faisant dialoguer leurs guitares que Guillem, concentré derrière la batterie et ses lunettes. Ce combo achève d’éveiller un public déjà bien stimulé par les groupes ayant précédé. Pour ma part, bien que j’apprécie davantage le death metal en live qu’en studio, mes tympans supportent difficilement l’extrême saturation du son et j’ai bien du mal à profiter pleinement du set… La découverte reste néanmoins bien belle.

Après une attente que la fatigue fait paraître bien longue, arrive enfin sur scène la tête d’affiche de la soirée, j’ai nommé Skaphos. Bien que jeune, le groupe s’est très vite forgé une place de choix dans la scène black/death grâce à un premier album très réussi sorti en 2020 et une tournée européenne aux côtés de Vader l’été dernier. Ce soir, le sous-marin Skaphos fait escale dans la ville l’ayant vu émerger en 2018, dernière étape avant une pause de quelques mois. Sur une scène éclairée de rouge résonne le signal d’alarme d’un sous-marin, remplacé bientôt par les premières notes. « Ça fait plaisir d’être à la maison ! » clame le frontman Stéphan Petitjean ; un enthousiasme partagé par les spectateurs qui répondent par des cris d’encouragement. Tous se montrent emballés, moi la première, par la musicalité death teintée de la noirceur abyssale du black, proche de Behemoth par l’esprit et de Lovecraft par les thématiques horrifiques. Proche de Behemoth, Skaphos l’est aussi par la façon dont son esthétique s’intègre dans les éléments de décor. De la lanterne sur le pied de micro aux filets de pêche présents jusque sur les épaules du bassiste Théo Langlois, ces derniers évoquent un navire ou un sous-marin a la Jules Verne. Pour cette soirée, les quatre jeunes hommes ont concocté une setlist de premier choix incluant les titres les plus marquants de leur premier album, mais aussi du second à paraître prochainement et qui promet de plonger à un autre niveau des abysses lovecraftiens… Après avoir commencé dans l’obscurité, le show s’achève de la même façon, alors que le public en redemande. Pour ma part, en tant que fidèle supportrice de Skaphos depuis ma découverte en 2020, je ressors de cette soirée ravie d’avoir revu le groupe sur scène et n’attends que de pouvoir écouter sa prochaine production…

Une bonne nuit de sommeil et une journée tranquille plus tard, tout le monde est d’attaque pour la soirée du samedi. Une soirée qui démarre une nouvelle fois sous les meilleurs auspices avec Fall of Seraphs. Le groupe qui tire son nom d’un titre de Mayhem compte bien faire honneur à sa source d’inspiration grâce à son death metal bien calibré assaisonné d’une noirceur héritée de ce grand nom du black metal norvégien, et surtout bien old-school. À cinq sur la scène, les membres du groupe optimisent l’espace de la meilleure des manières, c’est-à-dire en secouant la tête dans tous les sens au rythme des blasts de Vincent Roubière appuyant les riffs bien saignants de Sébastien « Khan Hard », Thomas « Ogma » Münch et Julien Rousseau. Olaf, le vocaliste à la voix rageuse, dévoile un jeu de scène très efficace, à grand renfort de rictus grinçants et de sourires jusqu’aux oreilles à l’adresse, tantôt de ses collègues, tantôt de son public ; qui, dans tous les cas, le lui rendent bien. La cohésion entre les cinq musiciens transparaît à chaque morceau, de même que leur enthousiasme d’être présents ce soir, pour le plus grand bonheur d’un public qui se montre on ne peut plus réceptif. Public qui compte par ailleurs en ses rangs David Esteves de Nahbom et Jérémy Tronyo de Skaphos, venus soutenir leurs confrères. Fall of Seraphs ouvre ainsi le second acte du bal de l’underground dans une ambiance belliqueuse façon vieille école du death metal, mais aussi dans la bonne humeur générale ; voilà une soirée qui commence bien !

Ominous Shrine suit, autre groupe originaire de Lyon ; l’occasion de retrouver sur scène Romain, le sympathique bassiste et vocaliste de Dr Incinerator, ici renommé Dimholt. Si ce dernier groupe officiait dans un style rapide et nerveux, Ominous Shrine semble se vouloir son opposé polaire : lent, austère, sophistiqué et teinté de mystère et d’occulte ; à l’image de son — magnifique — logo. Le groupe ayant à son actif un excellent premier album sorti en 2017, la setlist de ce soir l’inclut dans sa quasi-intégralité aux côtés de titres inédits. Trois quarts d’heure durant, les spectateurs se laissent entraîner sur la voie de la main gauche, guidés en cela par quatre musiciens qui connaissent le chemin. L’ensemble est propre, carré et, surtout, captivant ; ceci malgré un jeu de batterie imprécis par moments. Par ailleurs, le mix black/death donne l’occasion à Dimholt de démontrer une autre facette de son jeu de basse. Si fermer les yeux et se laisser hypnotiser par l’atmosphère ténébreuse de la musique est évidemment plaisant, il l’est tout autant de les ouvrir pour observer un musicien s’accomplir dans deux styles si différents… Pour l’auteure de ce report, et sans doute pour d’autres, Ominous Shrine constitue une des meilleures, si ce n’est la meilleure découverte de la soirée ! Il est à noter que le frontman Sébastien Besson a apporté une aide bienvenue à Larry Anderson pour la mise en place du Mo(r)moros Death Fest ; preuve de son implication dans une scène underground qui le tient à cœur.

Par la suite, le calme relatif laisse place au bruit avec l’arrivée sur scène de Zöldier Nöiz. En cette froide nuit de fin d’automne, le trio apporte dans sa besace quelques rayons de soleil ardent et une bonne dose de death/thrash qui l’est tout autant, deux spécialités comme la région occitane aime à en produire. Ici, pas de concessions ni de fioritures à déplorer : le groupe va à l’essentiel, jusque dans son inspiration puisant allègrement dans les racines punk de la scène extrême. De nombreux éléments propres à cette dernière se retrouvent en effet chez Zöldier Nöiz, à commencer par la structure chaotique des morceaux, qui ressort au travers de tempos passant de manière incessante du lent au rapide en un claquement des cymbales d’Arnaud Billy. De son côté, le frontman Vincent « Tankvinss » Estève abuse sans vergogne des effets de pédale, lorsqu’il ne s’époumone pas en râles inarticulés sur fond de sa guitare et de la basse au son bien gras de Nikrass Be Gore. Tout dans la musique de Zöldier Nöiz transpire la poisse et la saleté, au point qu’on se croirait presque de retour dans les années 80 au fond d’une vieille cave à punks où l’alcool coule à flots… Ce petit voyage dans le passé donne en tout cas un bon coup de cravache à une audience qui n’en attendait pas moins.

Ce coup de cravache bien nécessaire était en réalité annonciateur de la véritable raclée à venir, aimablement dispensée par Ritualization, seconde tête d’affiche du fest. Le quintet est venu tout droit d’Orléans pour donner au public lyonnais une bonne leçon de black death bourrin et guerrier, et il a bien l’intention d’employer la manière forte. Avant même le début du set, la lumière annonce la couleur : rouge, comme le sang qui bout dans les veines de chaque être présent sur et en face de la scène et prêt à en découdre. Puis, alors que Da’ath, Infamist et Deathorn assènent leurs premiers coups de mediator sur leurs cordes et que Blastum assène ses premiers coups de baguette sur les fûts, une certitude apparaît : Ritualization tient ses promesses. À l’image du nom du groupe, le show prend un air de rituel bien agencé, dont chaque changement de tempo, chaque mélodie dissonante, chaque incantation gutturale, semble une étape vers une invocation de forces obscures. Chaque participant au rituel accomplit son rôle, sans faux pas à déplorer. Infamist, que l’on a plaisir à revoir sur scène après la performance de Misgivings de la veille, s’efface quelque peu au profit de son collègue Da’ath, lequel démontre un véritable talent pour le shredding. Quant au frontman Warchangel, il adopte un jeu de scène en accord avec les thématiques sataniques du groupe, écarquillant et roulant des yeux tel un possédé. Bien loin de rester en retrait, le public prend part à la cérémonie : les poings se lèvent, les acclamations retentissent et les pogos se créent. Fort heureusement, et les dieux de l’extrême soient loués pour cela, aucun sacrifice humain n’est à déplorer… Nul ne montre de signe de faiblesse durant l’heure que dure le set et, lorsque ce dernier touche bientôt à sa fin, le public ne dissimule pas sa joie de voir Ritualization revenir sur scène pour deux titres de rappel, avant de lui adresser de dernières salutations.

Ainsi se clôture, en beauté, cette première édition du Mo(r)moros Death Fest. Véritable condensé de tout ce qui fait le charme de la scène metal extrême française, ce jeune festival a pour lui le mérite de mettre en avant des groupes méconnus et de faire (re)découvrir le bon goût du old-school. En ces temps de fatigue physique et mentale omniprésente, un tel événement ne peut que donner un bon coup de boost au moral. Bonne année, et à la prochaine !