Flotsam and Jetsam
Rats in the Temple
Genre thrash/heavy/power metal
Pays États-Unis
Label Napalm
Date de sortie 28/08/2026

Site Internet

Quarante ans après Doomsday for the Deceiver, Flotsam and Jetsam aurait toutes les excuses du monde pour vivre confortablement sur son passé. Le groupe d’Arizona choisit exactement l’inverse. Avec Rats in the Temple, son premier album chez Napalm Records, il délivre un disque féroce, technique, mélodique et étonnamment vivant. Les treize titres qui le composent ne cherchent pas à recréer 1986, mais à démontrer que le Flotsam and Jetsam actuel a encore quelque chose à exprimer et surtout une formidable manière de le faire.

L’histoire de Flotsam and Jetsam commence à Phoenix, en Arizona, au début des années 1980. Le groupe passe successivement par les noms Paradox, Dredlox puis Dogz, avant d’adopter définitivement celui de Flotsam and Jetsam. Jason Newsted participe à cette période fondatrice et devient l’une des forces créatives du premier album, Doomsday for the Deceiver, paru en 1986, avant de quitter le groupe la même année pour rejoindre Metallica après la disparition de Cliff Burton.

Plutôt que de disparaître dans l’ombre de cet épisode devenu légendaire, Flotsam and Jetsam continue. No Place for Disgrace en 1988 confirme son statut dans le thrash américain, avant que des albums comme Cuatro et Drift n’élargissent progressivement sa palette vers des structures plus mélodiques et parfois progressives.

Le parcours du groupe n’a jamais été parfaitement linéaire. Cependant, depuis l’album éponyme de 2016, les choses se sont réalignées : The End of Chaos en 2019, Blood in the Water en 2021 puis I Am the Weapon en 2024 ont installé ce que l’on peut désormais qualifier de renaissance artistique. Rats in the Temple ne rompt pas cette dynamique ; il semble au contraire en constituer l’une des expressions les plus accomplies.

Une des grandes réussites de cet album consiste à concilier deux forces qui pourraient facilement s’opposer : la violence du thrash d’une part, un goût très affirmé pour la mélodie d’autre part. Ce contraste n’est pas accidentel. Eric A.K. Knutson l’expliquait lors de notre entretien : là où ses partenaires recherchent volontiers la vitesse, l’agressivité et la dureté, lui tend instinctivement vers la mélodie. C’est précisément de cette confrontation que naît, selon lui, le son Flotsam and Jetsam. Rats in the Temple en apporte une démonstration presque idéale : les riffs peuvent galoper, frapper ou se fragmenter brutalement, les grosses caisses de Ken Mary peuvent s’emballer, mais les chansons ne se résument jamais à une simple démonstration de vitesse. Chacune possède un refrain, une ligne mélodique ou une variation rythmique qui lui donnent une véritable identité.

C’est probablement à ce niveau que se situe l’une des principales évolutions du Flotsam moderne : le groupe ne compose plus seulement autour du riff, mais aussi autour de la voix.

Il est difficile d’aborder Rats in the Temple sans placer Eric A.K. Knutson au centre de l’analyse. Son chant demeure l’une des signatures immédiatement identifiables du groupe : aigu mais puissant, dramatique sans tomber dans le surjeu, capable de passer d’une ligne presque théâtrale à une attaque beaucoup plus agressive en quelques secondes. Les compositions actuelles semblent désormais conçues de manière à exploiter au maximum les qualités du chanteur et on remarque de plus en plus la persistance de ses envolées vocales caractéristiques. C’est particulièrement évident sur Harvesting the Hate, The Ghost Behind My Door, A Taste for War ou Not Going Down that Way.

Qui plus est, Eric A.K. Knutson ne tente surtout pas de chanter comme en 1986. Sa voix possède aujourd’hui davantage de poids, de contrôle et de vécu. Il demeure capable de monter très haut, mais ce sont peut-être désormais les nuances dans le médium, le phrasé et la manière de dramatiser les refrains qui impressionnent le plus. Outre cela, le mix contribue énormément au résultat. Knutson soulignait lui-même dans notre entretien la manière dont Jacob Hansen parvient à révéler au mixage des détails de guitare, de voix ou d’effets qui lui avaient parfois échappé lors de l’enregistrement.

À ses côtés, Michael Gilbert et Steve Conley forment un duo de guitaristes redoutable, dont la force ne réside pas uniquement dans leur virtuosité. Rats in the Temple regorge bien sûr de solos rapides, d’harmonisations et de riffs exigeants sur le plan technique, mais les deux musiciens savent surtout adapter leur jeu à l’atmosphère de chaque morceau. Les guitares peuvent par exemple être chirurgicales sur Absolution, presque progressives et dissonantes sur Blame the Knife, cinématiques sur le morceau-titre ou nettement plus traditionnelles sur Her Blood Your Pain. On relève justement le caractère plus progressif de Blame the Knife, les nombreux changements de tempo et le travail dissonant des guitares, et Gilbert et Conley explorent ici un terrain stylistique plus large que sur certains albums récents. Et lorsque les deux hommes décident simplement de sortir un riff destiné à briser des nuques, ils savent toujours parfaitement comment s’y prendre.

Derrière eux, Ken Mary est monstrueux. Loin de se contenter de suivre les guitares, sa batterie pousse les chansons, accélère leur respiration, les arrête brutalement avant de les relancer. Ses doubles grosses caisses sont extrêmement précises, mais son véritable intérêt se situe dans les variations et les changements de dynamique. Son association avec Bill Bodily donne à l’album un socle particulièrement solide. La basse reste parfois discrète sous les guitares, mais elle devient beaucoup plus perceptible lorsque les compositions ralentissent ou prennent une dimension plus lourde. Sur Damnation et surtout A Taste for War, le tandem Bodily/Mary devient une composante essentielle de l’atmosphère.

Si la musique frappe immédiatement, Rats in the Temple mérite également que l’on s’arrête sur ses textes. Mort, violence, abus, guerre, trahison, peur, culpabilité, croyance, responsabilité personnelle et résilience constituent les grandes lignes d’un album dont l’univers est effectivement sombre. Ceci dit, ce serait une erreur de résumer ces textes comme une simple accumulation d’images morbides.

Leur écriture n’est pas systématiquement métaphorique ni particulièrement cryptique. Elle privilégie souvent une narration directe, parfois même volontairement brutale. Cette simplicité permet aux sujets de conserver leur impact. Le morceau-titre en constitue l’exemple le plus intéressant.

Dans notre entretien, A.K. explique que les rats du titre représentent avant tout les voix et les pensées qui circulent dans notre propre tête : nos expériences, nos préjugés et nos perceptions influencent continuellement notre manière de regarder la réalité. Le “temple” devient ainsi l’esprit humain, supposé incarner un espace de liberté mais constamment parasité par ses propres mécanismes. Les paroles du morceau homonyme confirment cette lecture : elles décrivent une guerre intérieure, une perception qui se déforme et des pensées qui finissent par affaiblir la volonté du narrateur.

Les références religieuses présentes ailleurs dans l’album doivent elles aussi être interprétées avec prudence. Damnation, Absolution ou First on the Spike ne constituent pas une attaque simpliste contre la foi. Knutson précise qu’il s’agit davantage de questionner la manière dont l’homme utilise certaines certitudes, croyances ou règles pour structurer sa conduite et sa responsabilité. Cette nuance donne aux paroles davantage de profondeur qu’une première lecture pourrait le laisser penser.

Quatre morceaux au cœur du Temple

1. Harvesting the Hate

Difficile d’imaginer meilleure entrée en matière. Harvesting the Hate démarre avec une tension presque cinématographique avant que la batterie et les guitares ne s’emparent progressivement de l’espace. La composition alterne passages rapides, couplets plus aérés et un refrain immense qui rappelle que Flotsam and Jetsam n’a jamais considéré la mélodie comme l’ennemie du thrash. L’album met en avant cette architecture très contrastée et la manière dont les guitares laissent volontairement de l’espace au chant pendant les couplets. Le texte repose sur une idée particulièrement efficace : la haine que l’on entretient finit par produire ses propres conséquences. Les images de vérité déformée, de colère semée puis récoltée donnent au titre une cohérence presque proverbiale. Un opener redoutable, immédiatement mémorisable et taillé pour la scène.

2. Rats in the Temple

Le morceau-titre constitue probablement le véritable centre de gravité de l’album. Son introduction orchestrale installe une atmosphère inquiétante avant qu’une accélération spectaculaire ne propulse le groupe dans l’une des compositions les plus techniques du disque. A.K. Knutson l’a lui-même décrite comme l’une des chansons les plus techniquement exigeantes enregistrées par Flotsam and Jetsam. L’exploit consiste précisément à ne jamais laisser cette technicité prendre le dessus sur la chanson. Les riffs tournent, les tempos évoluent, Ken Mary multiplie les attaques et les guitares s’entrelacent, mais le refrain demeure immédiatement identifiable. Son texte, quant à lui, dépasse de très loin la simple image horrifique suggérée par le titre : ces rats sont les pensées parasites, les biais, la colère et les voix internes capables de transformer notre propre esprit en territoire hostile. Thrash, mélodie, technique et véritable concept : tout Flotsam and Jetsam semble concentré ici.

3. A Taste for War

Voilà l’un des titres les plus intéressants du disque parce qu’il prend volontairement le contrepied de la vitesse permanente. La rythmique devient plus lourde, presque mécanique. Mary et Bodily donnent l’impression d’une machine militaire avançant inexorablement, tandis que les guitares adoptent une approche plus ample. Cette construction n’est pas fortuite : le morceau fonctionne comme une chanson anti-guerre, montrant la violence transformée en processus, en statistiques, en riposte automatique et finalement en goût morbide pour l’affrontement. Le texte évoque bombes, frappes, pertes humaines et logique d’escalade avec une froideur volontairement dérangeante. A Taste for War constitue des grands moments du disque, soulignant notamment la prestation particulièrement convaincante d’A.K. et le caractère presque militaire de la section rythmique. Un morceau qui prouve que Flotsam peut ralentir sans perdre une once de puissance.

4. Her Blood Your Pain

Probablement l’un des textes les plus importants de l’album. Her Blood Your Pain traite clairement de violence conjugale et de traumatisme, sans pour autant réduire son personnage féminin au statut de victime. La chanson commence en évoquant les blessures physiques et psychologiques, puis évolue progressivement vers la sortie de l’emprise et la reconstruction. Le texte oppose ainsi les cicatrices qui peuvent rester à la possibilité de respirer et de vivre à nouveau. Musicalement, le contraste est remarquable : les harmonies de guitares possèdent une coloration heavy metal presque traditionnelle, parfois proche du metal britannique classique. Le morceau possède une dimension proche d’Iron Maiden. Un sujet difficile, traité sans détour, mais avec une véritable perspective de résilience.

La profondeur de l’album ne s’arrête évidemment pas là. Blame the Knife surprend par ses changements de rythme et son caractère presque progressif. Son histoire d’une meurtrière cherchant symboliquement à transférer sa responsabilité sur l’arme devient une réflexion très noire sur le déni. The Ghost Behind My Door est l’un des titres les plus mélodiques et immédiatement accrocheurs du disque. First on the Spike questionne les histoires et certitudes auxquelles les hommes choisissent de croire. Last Rites s’intéresse à la mortalité et au besoin humain de chercher une réponse face à l’inconnu. Puis arrive Anthem for the Broken, qui rompt avec la noirceur dominante pour proposer quelque chose d’assez rare dans le thrash : un véritable hymne à la résilience. Le texte parle de trahison, de pertes et de coups reçus, pour faire passer un message qui repose essentiellement sur la capacité à se relever.Là encore, cette intention est confirmée directement par A.K. : le groupe voulait écrire un morceau porteur d’une énergie positive. Knutson raconte même que sa première version était tellement optimiste que Ken Mary l’a trouvée presque trop sucrée, ce qui les a conduits à retravailler le texte et le refrain. Une anecdote amusante qui révèle surtout la véritable réflexion placée derrière l’écriture.

Sur le plan technique, Rats in the Temple se situe dans le haut du panier. Sa plus grande qualité réside pourtant dans le fait que la virtuosité reste au service des compositions. Ken Mary pourrait facilement transformer l’album en démonstration de batterie. Gilbert et Conley pourraient remplir chaque espace d’une avalanche de notes. A.K. pourrait rechercher en permanence le spectaculaire. Ils ne le font pas. Les cinq musiciens jouent comme un véritable groupe. Même les passages les plus techniques restent lisibles et les arrangements respirent suffisamment pour que chaque instrument conserve sa fonction. La production moderne renforce cette impression. Elle est puissante, très définie et massive, mais évite globalement l’écueil d’un thrash aseptisé.

Bien entendu, Rats in the Temple ne révolutionne pas le thrash metal ; prétendre le contraire affaiblirait plutôt la chronique. Son originalité se situe ailleurs. Flotsam and Jetsam possède aujourd’hui une identité assez établie pour ne plus avoir besoin de choisir entre thrash, heavy, power metal, mélodie, éléments progressifs et arrangements orchestraux. Toutes ces composantes cohabitent naturellement. Contrairement à certains groupes historiques qui semblent parfois chercher à reproduire éternellement leur période glorieuse, Flotsam and Jetsam paraît surtout déterminé à utiliser ses forces actuelles et à écrire la meilleure musique possible, sans trop se soucier de rentrer dans une case stylistique précise. Voilà probablement la véritable originalité de Rats in the Temple : il ne cherche pas à sonner « jeune », il sonne vivant.

À treize titres et presque une heure, l’album aurait pu souffrir de sa générosité. Pour être précis : tous les morceaux n’atteignent pas exactement le niveau du titre éponyme, de Harvesting the Hate ou d’A Taste for War. Un album légèrement plus court aurait peut-être gagné encore en impact. Cela étant, il s’agit davantage d’une réserve éditoriale que d’un véritable défaut. En effet, la variété des arrangements prévient la lassitude : accélérations thrash, passages heavy, harmonies, changements de tempo, touches orchestrales, morceaux plus sombres ou plus directs se succèdent intelligemment.

Il existe deux façons pour un groupe possédant plus de quatre décennies de carrière d’aborder un nouvel album. La première consiste à protéger son héritage ; la seconde consiste à continuer à le mériter. Pour Rats in the Temple, Flotsam and Jetsam choisit clairement la seconde option. L’album possède la vitesse de ses racines, la technicité acquise au fil des décennies et une maîtrise mélodique probablement supérieure à celle de nombreuses périodes de son histoire. Il possède surtout un atout beaucoup plus difficile à fabriquer : l’envie. L’envie de composer. L’envie de prendre des risques. L’envie de raconter quelque chose. Surtout, l’envie manifeste de ne pas devenir un groupe qui se contente de célébrer ses anciens albums.

Quarante ans après Doomsday for the Deceiver, Flotsam and Jetsam n’a peut-être plus besoin de prouver son importance dans l’histoire du thrash. Avec Rats in the Temple, il démontre quelque chose de beaucoup plus intéressant : son appartenance à son présent.