Le 30 juillet 2026, je me suis entretenu avec Eric A.K. Knutson, chanteur de Flotsam and Jetsam, à 1 mois de la sortie de Rats In The Temple, prévue le 28 août chez Napalm Records. Plutôt que de passer l’album en revue titre par titre, la discussion s’est concentrée sur les idées qui traversent le disque, l’équilibre entre mélodie et agressivité qui définit le groupe depuis des décennies, la difficulté de bâtir une setlist à partir d’un catalogue immense et la complicité d’écriture entre Knutson et le batteur Ken Mary.
Lorsque tu as entendu l’album complètement terminé pour la première fois, qu’est-ce qui t’a le plus surpris ?
A.K: Ma première réaction concerne généralement le mix de Jacob Hansen. Il fait des choses incroyables. Il arrive à faire ressortir du mix des éléments que je n’avais pas vraiment entendus pendant l’enregistrement. Il déplace certaines choses, ajuste l’impact des guitares, des voix ou des effets, et cela améliore toujours le résultat à mes oreilles.
Quand on crée quelque chose, il est difficile d’évaluer soi-même sa qualité. On termine un morceau et on peut encore se demander s’il est vraiment excellent ou simplement ordinaire. Il faut parfois entendre les réactions des fans ou lire quelques critiques avant de prendre du recul et de se dire « D’accord, les morceaux sont peut-être réellement aussi bons que je le pensais. » Tout le monde pense que ses propres enfants sont extraordinaires ; avec les chansons, c’est un peu pareil.
Je suis Flotsam and Jetsam depuis les débuts et ce qui m’a toujours frappé, c’est la capacité du groupe à évoluer sans perdre complètement son identité. De ton point de vue, quel élément est resté non négociable à travers toutes les époques du groupe ?
A.K: Je pense que c’est un mélange de personnalités. J’aime que les choses soient très mélodiques, très orientées vers la mélodie. En général, les autres gars du groupe veulent quelque chose de très agressif, dur et rapide. Quand on mélange ces deux approches, on obtient ce son Flotsam.
C’est bien d’avoir des musiciens qui recherchent constamment l’agressivité, la vitesse et l’émotion pendant que moi, j’ai envie d’y ajouter un peu de Frank Sinatra. Quand on mélange tout cela, quelque chose de vraiment intéressant se produit naturellement chez nous.
Le morceau-titre peut être interprété de plusieurs façons. Les rats ne sont pas seulement des forces extérieures : ils sont aussi dans l’esprit du narrateur, où ils influencent ses pensées et sa perception. Les « rats » les plus dangereux sont-ils à l’extérieur de nous, ou sont-ils les voix que nous laissons vivre dans notre tête ?
A.K: Pour moi, Rats in the Temple parle surtout des voix qui vivent dans notre propre tête. Tu peux montrer la même vidéo à plusieurs personnes et chacune aura une opinion différente : l’une trouvera cela formidable, une autre horrible. Ce sont les rats dans notre tête qui courent partout et influencent notre manière de penser. Quand tu donnes ton opinion, tu dois te rappeler que tout le monde a ces rats qui rongent ses idées et ses pensées. Peut-être que je suis biaisé à cause de la vie que j’ai vécue, et toi tu vois les choses autrement à cause de ton propre parcours. Ce sont ces rats qui circulent dans notre temple. Il y a aussi un peu de politique, avec une certaine ironie, même si nous ne voulons pas vraiment nous engager dans la politique en tant qu’auteurs. Si tu considères la vie comme un temple, un endroit où tu devrais pouvoir être honnête et libre, il peut quand même y avoir des rats qui courent à l’intérieur et perturbent ta perception. Mais l’idée principale reste celle des pensées qui vivent dans notre propre tête.
Une autre tension traverse l’album. Damnation et Absolution utilisent un vocabulaire religieux, tandis que First on the Spike interroge les récits et les croyances que les gens suivent. Le disque s’attaque-t-il à la foi elle-même, ou plutôt à la façon dont certaines personnes utilisent les certitudes pour éviter le doute, la responsabilité et la peur ?
A.K: Je dirais plutôt la deuxième option. Il s’agit davantage des gens et de la manière dont ils suivent certaines idées sur la façon dont ils sont censés vivre : être une bonne personne, être un bon voisin, aider quelqu’un qui est en panne au bord de la route. Ken Mary est quelqu’un de très croyant et il a participé à l’écriture de la majorité des paroles. Il n’a jamais écrit quelque chose auquel je ne croyais pas, ni quelque chose qui m’ait fait penser « Ça, c’est complètement fou. » Nous ne sommes pas vraiment un groupe très religieux. Ken est celui qui l’est mais il parvient à faire passer son message sans entrer en conflit avec ce que les autres ressentent. La plupart des références religieuses dans les textes se résument finalement à une idée très simple : sois une bonne personne et ne te comporte pas comme un salaud avec les autres. Là-dessus, nous sommes tous d’accord.
L’album aborde également des sujets violents et dérangeants : dans Not Going Down That Way, les images sont particulièrement directes. Qu’essayais-tu d’exprimer avec ce morceau ?
A.K: L’idée était qu’il existe beaucoup de façons différentes de quitter ce monde, et mourir de manière violente n’est évidemment pas celle que l’on souhaite. Être extrêmement malade et vivre les derniers moments de sa vie dans la souffrance n’est pas non plus une façon de partir que l’on désire. C’est finalement une chanson qui dit : prends soin de toi et sois bon avec les autres ; peut-être qu’avec de la chance, tu t’éteindras paisiblement dans ton sommeil à cent ans. Le fond du message, c’est que parfois on ne peut tout simplement pas choisir. Tu peux être renversé par un camion ; quelque chose de totalement inattendu peut arriver. Il faut donc vivre comme si tout pouvait s’arrêter à n’importe quel instant et laisser derrière soi une histoire qui fera dire aux gens « C’était quelqu’un de bien » ou « C’était quelqu’un d’intelligent », plutôt que de leur laisser le souvenir d’un parfait imbécile.
Je regarde parfois des émissions consacrées à des affaires criminelles et je crois que j’en regardais une lorsque j’ai commencé à écrire cette chanson. C’est de là qu’est venue l’image du corps retrouvé au bord de la route.
Flotsam and Jetsam a toujours su transformer la colère en précision plutôt qu’en chaos. Mais la colère évolue avec l’âge. Celle que tu exprimes aujourd’hui est-elle plus contrôlée, plus réfléchie, voire d’une certaine manière plus dangereuse qu’en 1986 ?
A.K: C’est une question étrange, parce qu’à l’époque, nous étions en colère contre beaucoup de choses, mais pas tant que ça finalement. Nous faisions la fête et dépensions jusqu’au dernier centime dans la bière, alors à quel point pouvions-nous vraiment être en colère ? Aujourd’hui, j’ai l’impression que nous sommes moins en colère, alors qu’il existe davantage de raisons de l’être. L’âge fait ça : il y a des choses importantes qui méritent notre colère et d’autres qui sont complètement stupides. Plus on vieillit, moins on se met en colère pour des choses stupides. Parfois, il faut même aller chercher profondément dans son esprit cette colère nécessaire pour donner à une chanson le son agressif qu’elle réclame.
Moi, j’ai envie d’y ajouter un peu de Frank Sinatra. Quand tu mélanges cela à l’agressivité, tu obtiens ce son Flotsam.
Eric A.K. Knutson
Lorsqu’un nouveau morceau doit trouver sa place dans la même setlist que des classiques comme Doomsday for the Deceiver ou No Place for Disgrace, qu’est-ce qui te dit qu’il peut réellement s’intégrer à cette identité toujours vivante du groupe ?
A.K: Nous avons plus de 180 morceaux parmi lesquels choisir, donc nous réfléchissons beaucoup à la setlist. Si cela ne dépendait que de moi et que je ne tenais pas compte des attentes du public, elle serait très différente. Je choisirais les titres qui sont agréables ou stimulants à chanter et parfois les deux à la fois. Par contre, certains morceaux des deux premiers albums sont tout simplement incontournables : si nous ne jouons pas Hammerhead ou No Place, les gens se fâchent et nous en entendons parler pendant des mois. Ensuite, nous devons aussi jouer des titres récents parce qu’il y a un nouvel album à défendre. Après cela, nous choisissons les morceaux que nous aimons jouer.
Pour moi, cela pourrait être n’importe quel titre puisque je suis présent sur tous les albums. J’aime pratiquement toutes les chansons que nous avons sorties. Les autres musiciens préfèrent souvent jouer des morceaux qu’ils ont eux-mêmes enregistrés en studio, ce que je comprends. C’est notamment pour cela que nous n’avons jamais joué de titre de The Cold en concert : personne dans le line-up actuel n’a participé à cet album à part moi. J’en reparle de temps en temps, ils me disent « Oui, on en fera un », puis cela n’arrive jamais parce qu’il y a tout simplement trop de morceaux parmi lesquels choisir.
Quels sont les morceaux les plus difficiles à chanter sur scène, et lesquels prends-tu le plus de plaisir à interpréter ?
A.K: Cela dépend de mon humeur. Les albums les plus récents sont les plus difficiles parce que je n’ai pas encore développé la mémoire musculaire nécessaire. I Live You Die, par exemple, est un morceau que nous jouons depuis des décennies ; je n’ai même plus besoin d’y réfléchir. No Place est également devenu de plus en plus facile avec les années grâce à cette mémoire musculaire, tant que je ne me blesse pas en essayant d’atteindre certains cris.
En ce qui concerne les morceaux plus récents, je ne les ai pas encore chantés suffisamment souvent. Je dois être en très bonne forme et bien reposé, sinon certains passages ne sortiront tout simplement pas correctement. C’est un défi, mais j’aime être mis au défi en tant que chanteur. Le problème, c’est que ce défi peut aussi devenir ton pire cauchemar lorsque quelque chose se passe mal au milieu d’un concert.
Les morceaux de Cuatro et Drift font probablement partie de ceux que je prends le plus de plaisir à chanter. Ce ne sont pas forcément les plus difficiles techniquement, mais je suis très fier des mélodies et d’une grande partie des paroles. J’aimerais aussi beaucoup jouer Better Off Dead de The Cold sur scène car c’est vraiment agréable à chanter. À partir de l’album éponyme Flotsam and Jetsam, beaucoup de morceaux sont extrêmement exigeants. Parfois, j’entends ce que j’ai fait en studio et je me demande « Comment suis-je censé faire ça chaque soir en concert ? J’étais fou ou quoi ? »
En lien avec Anthem for the Broken, penses-tu que la responsabilité d’un chanteur de metal consiste à simplement exprimer ce qui est réel, ou également à aider le public à traverser ce qui est réel ?
A.K: J’aime que le public, les chansons et le groupe entrent de temps en temps dans quelque chose de réel. Tout ce que nous avons fait n’est évidemment pas réaliste ; Doomsday, par exemple, est essentiellement une histoire inventée, et Metalshock se situe dans ce même type d’univers issu de l’imagination de Jason Newsted. Anthem for the Broken était notre tentative d’écrire un morceau avec une énergie positive. Une grande partie du metal est maléfique, agressive ou passe son temps à se plaindre de quelque chose, et nous voulions faire une chanson qui porte un message positif. Ken m’a demandé d’écrire quelque chose d’optimiste. Je l’ai fait, je suis allé en studio, j’ai chanté le morceau… et il m’a dit que c’était un peu trop positif, presque de la pop sucrée ! Ken a donc repris mes paroles, les a réorganisées, a ajouté certaines choses, en a retiré d’autres et les a rendues plus intelligentes tout en conservant le message optimiste. Il est vraiment très bon dans cet exercice. En général, j’écris les couplets et lui perfectionne les refrains. Il est bien meilleur que moi pour trouver le hook. Nous formons une très bonne petite équipe pour l’écriture des paroles et des mélodies, et c’est très agréable pour nous deux.
Qu’attends-tu de ce nouveau chapitre avec Napalm Records ?
A.K: J’ai appris à ne rien attendre. Il faut simplement encaisser les coups et avancer. Mais j’imagine que nos cachets vont un peu augmenter et que notre base de fans va continuer à grandir, comme elle l’a fait au cours des quatre ou cinq derniers albums. Nous obtenons de meilleures places dans les festivals, davantage de public dans les clubs et, ici et là, des salles plus grandes. Je pense que cet album peut encore faire progresser tout cela. Cela rend les tournées beaucoup plus agréables. Il y a des jours sur la route où tout est horrible : huit ou neuf heures de trajet, de la mauvaise nourriture depuis deux jours, et tous les problèmes semblent arriver en même temps. Dans ces moments-là, c’est agréable de savoir qu’en arrivant enfin sur place, tu vas entrer dans une salle de bonne taille avec un public formidable.
À ce stade, on commence à nous qualifier de vétérans ou de légendes de l’industrie, et cela attire aussi quelques personnes supplémentaires aux concerts. Au fond, c’est tout ce que nous cherchons. Plus la fête est grande, mieux c’est.
Avec Ken Mary qui joue également dans Metal Church, devient-il difficile de coordonner les calendriers des deux groupes ?
C’est un peu compliqué. Nous savions que nous allions partir en tournée pour le nouvel album de Flotsam and Jetsam, et Metal Church vient également de sortir un nouvel album, donc nous savions qu’il y aurait quelques conflits de dates. Nous sommes de bons amis avec les gars de Metal Church et nous sommes tous fans du groupe. Si l’un des deux groupes doit faire appel à un batteur de remplacement pour quelques dates, je ne pense pas que cela posera vraiment de problème à qui que ce soit. Ken est quelqu’un de très loyal et de très honnête. Il a simplement été transparent avec tout le monde en disant qu’il y aurait des conflits. Il y aura donc quelques concerts pour lesquels l’un des groupes devra faire appel à quelqu’un d’autre, et plusieurs excellents batteurs nous ont déjà dit qu’ils seraient heureux de venir nous dépanner.
Alors que notre échange touche à sa fin, Eric A.K. Knutson laisse transparaître une chose avec une grande clarté : après plus de quarante ans de carrière, Flotsam and Jetsam n’est toujours pas un groupe qui regarde derrière lui avec complaisance.
Entre son goût pour la mélodie, l’agressivité naturelle du groupe, le défi vocal permanent que représentent les morceaux les plus récents et cette volonté de continuer à écrire une musique à la fois puissante, sombre et profondément humaine, Eric semble toujours animé par la même curiosité artistique.
Rats in the Temple s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Derrière ses thèmes de colère, de peur, de violence, de perte et de résilience, l’album révèle aussi un groupe qui continue de questionner le monde qui l’entoure mais également ses propres perceptions, ses contradictions et ses expériences.
Le nouveau chapitre qui s’ouvre avec Napalm Records pourrait permettre à Flotsam and Jetsam de franchir encore une étape : toucher davantage de public, occuper des scènes plus importantes et continuer à défendre en concert une discographie devenue immense, où les classiques historiques doivent désormais cohabiter avec une période créative récente particulièrement solide.
Et si Eric reconnaît volontiers que les nouvelles compositions représentent aujourd’hui un véritable défi vocal, c’est peut-être précisément ce qui continue de l’animer : ne jamais choisir la facilité.
