Bas Maas – Rock Justice : « Tout repose sur le riff »

Commençons par parler de ton nouveau groupe, Rock Justice, et de son premier album, You’ve Been Served, qui vient de sortir. Tout d’abord, comment t’est venue l’idée de créer ton propre groupe et quand celle-ci est-elle véritablement devenue réalité ?

Bas Maas : L’idée m’est venue alors que je jouais encore avec After Forever ; je dirais que cela devait être aux alentours de 2006. J’écris de la musique depuis cette époque et Maggy nous a rejoints assez tôt dans l’aventure. Cela devait être en 2008 ou 2009, je pense, lorsqu’elle participait à la présentation d’un album d’Ayreon. C’est d’ailleurs Floor Jansen qui nous a présentés : elle connaissait Maggy et m’avait proposé de venir à la release party afin de nous présenter. C’est ainsi que tout a commencé.

Tu souhaitais donc créer ton propre groupe pour pouvoir jouer ta propre musique. Cela signifie-t-il qu’au sein d’After Forever ou de Doro, tu ne disposais pas d’assez de liberté pour t’exprimer comme tu le souhaitais ?

Avec After Forever, je n’ai pas vraiment eu l’occasion de composer. Bien sûr, je l’ai fait, mais j’imagine que mes morceaux n’ont tout simplement pas été retenus. Ils voulaient peut-être garder l’argent pour eux, je ne sais pas ! [rires] Quoi qu’il en soit, je ne composais pas réellement pour After Forever et j’avais envie de pouvoir proposer certaines de mes propres créations.

Avec Doro, en revanche, quelques-uns de mes morceaux ont été utilisés. J’ai notamment écrit Revenge, et il y a également quelques titres sur lesquels nous avons travaillé collectivement. Mais j’ai composé davantage de chansons pour Doro et, avec elle, ça passe ou ça casse : soit elle adore immédiatement le morceau, soit elle ne l’aime pas. Il n’y a pas vraiment d’entre-deux, du genre « J’aime bien cette partie ou celle-là, travaillons dessus. » Il faut qu’elle aime immédiatement le morceau dans son ensemble et qu’elle ressente tout de suite quelque chose, qu’elle se dise « Ah, je pourrais faire ceci ou cela avec ce titre. » Sinon, ça ne fonctionne pas.

Et ça me convient : je peux composer et, si elle aime le morceau, elle l’utilise. Sinon, je me dis que je pourrai l’utiliser pour Rock Justice ! À cette époque, j’avais d’ailleurs déjà trouvé le nom du groupe et tout ce qui allait avec.

Il aura tout de même fallu un très long processus avant que le projet finisse par voir le jour…

Oui. Pendant toutes ces années, nous avons plusieurs fois atteint le stade où nous étions sur le point de commencer les enregistrements et de sortir quelque chose. En fait, nous avions même déjà enregistré certaines parties. Mais, à chaque fois, un événement venait tout bouleverser. Quelqu’un n’avait soudainement plus de temps parce qu’il devait partir en tournée. À un moment donné, nous avions même un batteur qui nous a laissés tomber environ une semaine avant son entrée prévue en studio ! Et chaque fois que quelque chose de ce genre arrivait, tout s’écroulait un peu comme un château de cartes. Comme je le disais, chacun avait ses propres priorités. Dès qu’un imprévu survenait, le peu de temps dont je disposais, ou dont disposait quelqu’un d’autre, disparaissait et tout le monde repartait en tournée.

Le projet retournait alors sur une étagère jusqu’à ce que quelqu’un relance la machine en disant « Hey, les gars, si on ressortait tout ça et qu’on recommençait à travailler dessus ? » Nous reprenions, puis autre chose se passait et tout redevenait silencieux pendant quelque temps. Cela a fonctionné comme ça pendant des années… jusqu’à ce que nous y arrivions enfin.

Si je comprends bien, l’idée est donc née vers 2006. Est-elle restée assez vague pendant un certain temps avant qu’un événement particulier ne fasse réellement démarrer le projet, ou avais-tu dès le départ cette volonté très forte de réaliser un album avec ton propre groupe ?

Oh oui, c’était clairement une volonté très forte. Absolument.

Et j’imagine que c’était également le cas pour les autres, particulièrement pour Maggy. Je trouve qu’elle possède la voix parfaite pour le genre de musique que tu proposes avec Rock Justice.

Absolument ! Et c’est assez amusant parce qu’au départ, je voulais vraiment un homme au chant. Je me disais « Si j’ai mon propre groupe, ce sera avec un mec. Je ne veux pas encore avoir une chanteuse ! » Je n’avais pratiquement joué que dans des groupes avec des chanteuses et je voulais que celui-ci soit un groupe de mecs.

Mais Maggy possède une voix très puissante, très heavy metal, qui rappelle les chanteuses des années 80. Je trouve qu’elle correspond parfaitement à cette musique.

Au bout du compte, c’était effectivement parfait. J’avais pourtant fait des essais avec plusieurs chanteurs, mais ils ne parvenaient pas vraiment à se connecter à la musique. Certains se plaignaient qu’il n’y avait pas suffisamment de mélodies pour leur permettre de trouver des idées. Ils ne savaient pas vraiment où placer le chant ni quoi faire avec les morceaux. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi.

Mais même après avoir auditionné plusieurs chanteurs, c’était toujours le même nom qui revenait. Theo Samson (ndlr : attaché de presse) me disait « Bas, il faut vraiment que tu écoutes cette fille. Elle serait parfaite pour toi. » Floor Jansen me disait également « Tu devrais vraiment l’écouter. Elle a exactement la voix que tu recherches. » D’autres amis me donnaient eux aussi son nom. Et moi, je répondais systématiquement non… simplement parce que c’était une femme !

Finalement, Theo m’a mis l’album de Beautiful Sin (ndlr : groupe de Maggy en 2004-2005) dans les mains en me disant : « Maintenant, tu dois vraiment écouter cette fille. Écoute sa voix. » J’ai écouté l’album et j’ai immédiatement été bluffé. Je me suis dit « Cette nana chante comme un mec ! » C’est là que j’ai décidé qu’il fallait absolument que je la rencontre. J’en ai parlé à Floor et elle m’a répondu qu’il y avait cette release party et qu’elle pourrait nous présenter. Et le reste appartient à l’histoire.

Maggy et moi nous sommes rencontrés et le courant est immédiatement passé entre nous. Je lui ai envoyé de la musique et elle a écrit des paroles et une ligne de chant pour un premier morceau. Il s’agit d’ailleurs du premier titre de l’album, My Worst Enemy. C’est le tout premier morceau sur lequel elle a posé sa voix. Lorsque j’ai lancé le morceau et que sa voix est arrivée, j’en ai eu la chair de poule. Je ne m’attendais même pas à entendre immédiatement une partie chantée. Ça m’a frappé instantanément et j’ai su que c’était ça. C’était magique.

Après avoir écouté l’album, j’ai l’impression qu’il mélange le hard rock’n’roll américain et un heavy metal européen typiquement old school. Est-ce également ainsi que tu vois les choses ?

Je n’y réfléchis même pas. C’est simplement ce qui sort naturellement. Évidemment, il y a des groupes que j’adore dans ces deux styles, mais je n’aime pas vraiment mettre la musique dans des cases.Je préfère composer en fonction de ce qui me vient. Je gratouille sur ma guitare, un riff sympa apparaît et je pars de là. Je ne me dis jamais : « Tiens, je veux écrire une chanson dans ce style » ou « Je veux faire un morceau comme celui-là ». Tout dépend simplement de mon humeur à ce moment-là.

C’est notre travail de journalistes d’essayer d’analyser la musique ! Mais je comprends bien que tu laisses simplement parler ton inspiration, sans te dire qu’il te faut quatre morceaux de hard rock, quatre de heavy metal et une power ballad au milieu.

Cela dit, je trouve que l’album reflète des influences assez old school, qu’on les qualifie de hard rock ou de heavy metal. D’ailleurs, la première fois que je t’ai vu jouer avec Doro, J’ai immédiatement eu l’impression que tu ramenais un côté plus metal au sein du groupe, aussi bien dans le son que dans l’attitude scénique. Ton prédécesseur, Joe Taylor, était un excellent guitariste, mais avec un feeling davantage blues. Quand tu l’as remplacé, je me suis dit : « Waouh, voilà un vrai metalhead ! » Est-ce que cette impression correspond à tes racines musicales ?

Oui, mes racines se trouvent clairement dans tous ces vieux groupes. Iron Maiden m’a fait découvrir le hard rock et le heavy metal. C’est ce qui m’a donné envie d’aimer cette musique, d’en écouter davantage et d’en apprendre toujours plus.

Theo et ses amis étaient un peu plus âgés que moi. J’étais encore gamin et ils m’ont pris sous leur aile. Ils ont commencé à me faire découvrir tous ces groupes : « Écoute Kiss, écoute Lynch Mob, écoute Mötley Crüe, écoute W.A.S.P.… » et ainsi de suite.

L’un de mes premiers véritables concerts dans une grande salle, nous y étions d’ailleurs allés en bus… J’adore tout ça. J’adore Motörhead, j’adore Gotthard… Il y en a tellement, je pourrais continuer comme ça pendant très longtemps.

Je n’ai jamais eu un seul groupe qui se détache de tous les autres et dont je pourrais dire « Voilà mon groupe préféré, c’est celui que j’aime plus que tous les autres. » J’aime tout cet univers. Tout ce que j’entends, tout ce qui m’inspire peut ensuite ressortir dans ma musique. C’est aussi pour cela que le groupe s’appelle Rock Justice : c’est du rock, tout simplement.

C’est amusant parce que, parmi les groupes que tu viens de citer, j’entends effectivement de petites touches de certains dans Rock Justice. C’est véritablement un mélange de toutes tes influences. Mais je suppose que tu n’en as pas nécessairement conscience lorsque tu composes : tu ne te dis pas que telle partie de deux secondes rappelle tel groupe ou que tel petit passage de guitare évoque tel autre. C’est finalement ce qui constitue ton identité musicale.

Ce premier album de Rock Justice reflète donc réellement ce que tu voulais faire depuis très longtemps, sans trop intellectualiser les choses ni te livrer à un énorme brainstorming ?

Oui, exactement. Il y a sans doute énormément d’influences et de styles différents, si on veut les appeler ainsi, mais au bout du compte, ça reste moi. C’est ma façon de jouer, c’est mon son. Je trouve donc que l’ensemble reste cohérent. Tout s’imbrique parce qu’on retrouve le même son et ma manière de jouer. Et, bien sûr, avoir joué dans After Forever a également contribué à définir mon style de jeu en tant que guitariste.

L’une des grandes forces de l’album réside justement, à mon avis, dans le côté accrocheur des riffs.

Merci ! Oui, je le pense aussi. Et c’est vraiment agréable de constater que cela revient dans pratiquement toutes les chroniques et interviews jusqu’à présent. Beaucoup de gens font effectivement cette remarque.

Les riffs ressortent vraiment, ils sont très présents, avec un son particulièrement brillant.

Oui, et cela nous ramène justement à tous ces anciens groupes dont nous parlions. C’est exactement ce qu’ils faisaient. Quand Saxon commence un morceau, tu entends le riff et tu sais immédiatement de quel titre il s’agit. Avec AC/DC, c’est pareil : tu entends le riff et tu reconnais immédiatement la chanson. Van Halen aussi…

Tout repose sur le riff.

Et c’est justement quelque chose qui me manque chez beaucoup de groupes de metal. Je dirais que cette évolution a commencé vers la fin des années 2000. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression qu’il faut déjà très bien connaître un groupe et ses morceaux pour parvenir à identifier immédiatement une chanson.

Ça paraît idiot de dire qu’il faut « connaître une chanson pour reconnaître la chanson », mais tu vois ce que je veux dire ! Il manque parfois ce riff accrocheur qui suffit à lui seul pour se dire « Ah oui, c’est ce morceau ! »

Cela semblait assez évident que tu inviterais Doro à chanter sur l’un des morceaux de l’album. Elle apparaît sur le dernier titre, First in Line. D’ailleurs, ce titre est-il une sorte de clin d’œil à The Last in Line de Dio ?

Ça, c’est entièrement Maggy ! Je n’ai absolument rien à voir avec tout ce qui concerne le chant. Toutes les parties vocales viennent de Maggy. L’idée de demander à Doro de participer à cette chanson venait également d’elle.

Au départ, je ne voulais surtout rien demander à Doro. Bien sûr, aujourd’hui, je construis principalement ce groupe avec Maggy, mais Rock Justice était au départ mon groupe, mon idée, mon « bébé ». Désormais, c’est évidemment devenu quelque chose que Maggy et moi portons ensemble.

Il y a deux ou trois ans, lorsque nous sommes finalement arrivés au stade où nous nous sommes dit « OK, cette fois, on le fait vraiment », j’avais évidemment pensé qu’avoir Doro sur l’album pourrait constituer un énorme coup de pouce et attirer immédiatement l’attention sur le groupe. Mais je me suis ensuite dit « Non. C’est mon projet et je veux y arriver par moi-même. » Je ne voulais pas demander à Doro de participer et que les gens disent ensuite « Évidemment qu’il a demandé à Doro ! » Je voulais vraiment faire les choses par mes propres moyens. Puis Maggy a écrit les paroles de First in Line. Au moment d’enregistrer les parties vocales définitives, elle m’a appelé et m’a dit « Bas, ce ne serait pas génial d’avoir Doro sur ce morceau ? ».

Il y avait toute cette idée derrière les paroles : First in Line, Last in Line, l’ancienne génération, la nouvelle, avec Doro qui servirait en quelque sorte de lien entre les deux. Tout cela venait de Maggy. Elle m’a dit « On devrait demander à Doro. Tu crois qu’elle accepterait ? ». Je lui ai répondu « J’y ai déjà pensé, Mag. J’y ai même pensé il y a des années, mais je ne veux pas le lui demander. » Mais Maggy trouvait l’idée tellement géniale ! Elle m’a expliqué sa vision et elle était tellement enthousiaste que j’ai fini par lui dire « OK, Mag, toi, tu peux lui demander ! ».

Je lui ai donc demandé d’enregistrer une vidéo — elle est d’ailleurs sur YouTube — dans laquelle elle s’adressait directement à Doro. J’ai ensuite montré la vidéo à Doro en lui disant « Hé, Doro, j’ai une vidéo que j’aimerais que tu regardes. » Pendant qu’elle regardait Maggy et l’écoutait parler, j’ai vu son visage s’illuminer. Elle souriait. Lorsque la vidéo s’est terminée, elle s’est tournée vers moi et m’a dit « Oh, Bas, bien sûr que je vais le faire pour toi ! Bien sûr que je vais t’aider ! » C’était vraiment génial. Mais encore une fois, l’idée venait entièrement de Maggy.

C’était probablement une très bonne idée, car je pense que les auditeurs seront ravis de l’entendre sur le morceau.

Oui. Je trouvais que le morceau était déjà très bon, mais avec Doro et Maggy réunies dessus, c’est magique. Nous étions d’ailleurs en studio avec Doro lorsqu’elle a enregistré ses parties. Voir les deux ensemble a créé un véritable moment de magie et je pense que cela s’entend dans la chanson.

Deux grandes chanteuses, et le résultat est effectivement excellent.

Merci ! Oui, je le pense aussi.

Avez-vous déjà des projets de tournée ? Peut-être même des idées pour un deuxième album ?

Aujourd’hui, beaucoup de musiciens jouent dans plusieurs groupes ou projets. Pour certains, c’est simplement l’envie de faire différentes choses et d’explorer plusieurs directions musicales ; pour d’autres, c’est devenu une nécessité pour pouvoir vivre de la musique. Tout le monde a donc des emplois du temps extrêmement chargés.

Pensez-vous malgré tout pouvoir trouver le temps d’organiser quelques concerts ? Pas nécessairement une longue tournée, mais quelques dates ici et là ? Et commencez-vous déjà à réfléchir à l’avenir de Rock Justice ?

Il n’y a encore aucun projet précis. Mais Maggy et moi voulons évidemment vraiment emmener Rock Justice sur scène et jouer ces morceaux en live. Le problème, ce sont nos emplois du temps et, surtout, le mien. Cette année, c’est tout simplement impossible. Nous essayons donc de viser quelques concerts, si possible début 2027, mais rien n’est encore réellement planifié. Il n’y a aucune date fixée pour l’instant. Nous verrons donc ce qu’il est possible de faire, mais nous voulons vraiment jouer avec Rock Justice.

Le problème, c’est également qu’After Forever est de retour. J’ai donc déjà Doro et After Forever, ce qui réduit encore davantage le peu de temps libre dont je disposais ! Cela dit, nous n’avons pas non plus de projets démesurés avec After Forever. Pour moi, quelques concerts, c’est très bien, tant que cela reste amusant.

Nous avons donné deux concerts l’année dernière et nous nous sommes tellement amusés que nous avons décidé « OK, faisons-en quelques autres l’année prochaine. » Nous allons donc prochainement donner quatre concerts en Amérique du Sud. Et si nous nous amusons à nouveau, que tout se passe bien et que tout le monde est content, nous déciderons ensuite si nous voulons en faire davantage l’année suivante.

Il se passe donc énormément de choses et tout dépendra de ce qu’il sera possible de faire.

Et puis, comme tu peux peut-être le voir, je suis en plein déménagement en ce moment ! Cela s’est également ajouté au reste. Cette année est donc particulièrement chargée.

Je pense que nous avons fait le tour de ce dont je voulais parler. Je dois donc te remercier pour cette interview.

Quand nous avons reçu le mail annonçant que tu étais disponible pour des interviews, je me suis immédiatement jeté sur mon clavier en me disant « OK, il faut absolument que nous fassions une interview ! »

J’espère donc te revoir très bientôt, que ce soit avec Doro, Rock Justice ou After Forever.

Oui, je pense que nous nous recroiserons très bientôt, c’est certain !

Passe le bonjour à Theo, à Doro et à Johnny Dee. Tu vas les revoir dans quelques jours, j’imagine ?

Oui, je les vois demain.

Merci beaucoup pour cette interview, c’était vraiment sympa.

Avec plaisir ! Merci à toi. À la prochaine !

Salut !

Salut !