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Un théâtre du thrash, des journaux abandonnés et une bombe au-dessus des immeubles. Sur la pochette du premier album d’Eternal, le concert partage la rue avec la catastrophe. Le quatuor athénien revendique les années quatre-vingts et rassemble dix titres où la vie de groupe côtoie une défiance envers le pouvoir. Une entrée en matière qui invite à regarder ce que ces jeunes musiciens veulent faire de l’héritage thrash.
Le détail le plus intéressant de cette pochette est peut-être son enseigne. Theater of Thrash brille encore au-dessus d’une rue où quelque chose a déjà mal tourné. Un corps est dessiné à la craie, un journal affiche « Fake Reality », un personnage semble chercher une issue à travers un miroir. Plus haut, une bombe tombe. L’illustration de Marcelo DoD! réunit plusieurs titres du disque dans un même décor. On peut y lire la tension qui anime le projet : chercher sa place dans le fracas collectif tout en gardant un œil sur le monde extérieur.
Cette lecture reste une proposition critique, pas le scénario officiel d’un album-concept. Elle a néanmoins un avantage : elle prend Eternal au sérieux sans lui prêter un traité politique. Les éléments de présentation diffusés autour de l’album rapprochent effectivement la guerre, la manipulation, la pression sociale et les excès de la vie en concert. Le premier rang et la ligne de front appartiennent ici au même paysage, avec des enjeux évidemment très différents.
Eternals’est formé à Athènes en 2022. No Escape puis Bloodspill ont précédé ce premier long format. Leur présence dans la sélection finale donne au disque une fonction précise : réunir les premiers jalons du groupe avec ses compositions plus récentes. Il serait prématuré de raconter une grande métamorphose artistique ; nous assistons surtout à la mise en forme d’un premier répertoire.
Les références revendiquées vont d’Anthrax et Megadeth à Suicidal Angels, avec Metallica, Voivod et Havok qui sont également cités. Ce sont des indications d’intention, elles ne suffisent pas à distribuer mécaniquement un ancêtre à chaque riff, encore moins à qualifier Eternal de progressif parce que Voivod figure dans la liste. La question intéressante reste celle de la personnalité que quatre musiciens peuvent construire à partir d’un vocabulaire aussi familier.
L’ordre des titres offre déjà quelques repères. My Way Or No Way ouvre l’album avec des guitares dominantes et une forte rigueur d’ensemble, suivi de Man Down (In The Front Row), qui décrit l’agitation des salles et des tournées. 1er single accompagné d’un clip officiel. Puis viennent la courte parenthèse instrumentale acoustique Beware… et Bloodspill, l’un des deux morceaux dépassant six minutes. On y sent fortement les inspirations de Suicidal Angels dans les changements de rythme avec un travail de guitares développé. Adrenaline Rush ferme la première face. Cette alternance de formats brefs et plus développés mérite d’être examinée pour elle-même : la durée laisse de la place aux détours, sans garantir que ceux-ci soient convaincants.
Le chant et les guitares constituent un premier terrain de convergence dans la réception du disque. Andrea Bacigalupo relève d’une voix éraillée proche de l’attitude hardcore, des chœurs collectifs et des échanges de guitares où la mélodie conserve sa place. Nick Pogas assure le chant et la guitare aux côtés de Spyros Paixos. La voix correspond à une fonction de meneur, capable d’entraîner le groupe et le public. Reste à juger, à l’écoute, si le phrasé différencie suffisamment les chansons et si les refrains résistent à la répétition.
La section rythmique mérite la même attention. On remarque la présence de la basse de Nick Tsaoushs et les variations de batterie d’Alex Archaniotis dans No Escape. Une basse audible peut relier les changements de riffs ou apporter son propre mouvement ; une batterie précise peut aussi manquer de relief. Pour trancher, il faut entendre ce que les musiciens font ensemble, au-delà de leur habileté individuelle.
Au début de la seconde face, Theater Of Thrash, dont le titre apparaît aussi sur l’enseigne de la pochette, remet le concert au centre, avant le morceau-titre, Conspiracy Of Warheads qui vise les justifications de la guerre par les pouvoirs politiques et militaires, ainsi que leur distance avec ses conséquences humaines. L’intérêt de ce rapprochement tient au passage de la salle de concert à la violence organisée. Il donne une direction au disque sans obliger à transformer chaque chanson en chapitre d’une histoire unique.
Fake Reality, No Escape et Madman’s Playroom terminent le parcours. Leurs intitulés prolongent l’impression d’un monde dont les issues se dérobent. C’est une lecture des titres et de l’image, à distinguer du sens précis des paroles. Ce contraste de moyens semble cohérent avec l’idée de ménager des respirations. Son efficacité divise toutefois, on trouve la fin peu marquante. Une accalmie peut laisser une trace ou simplement faire retomber la tension.
Le groupe signe la production, Costas « Naberius » Papadopoulos le mixage et Nasos Nomikos le mastering. Cette répartition indique un projet piloté par Eternal avec des intervenants distincts pour sa finition sonore. La fidélité au genre est ici un point de départ ; le caractère des chansons devra faire la différence.
Il y a donc de bonnes raisons d’aller à la rencontre de ce premier album, à commencer par cette volonté de faire cohabiter le plaisir du concert et une inquiétude sociale explicite. Le jugement définitif appartient à l’écoute, particulièrement à Bloodspill et No Escape, où Eternal s’accorde le plus de temps. Le disque est disponible sur le Bandcamp de Floga Records : de quoi vérifier si, une fois la pochette refermée, ce théâtre-là donne envie de revenir au premier rang.
