Hypocrisy, Septicflesh, The Agonist, Horizon Ignited
Les Docks, à Lausanne
Date 1er novembre 2022
Chroniqueur Ségolène Cugnod
Photographe Cédric Ferret
https://www.docks.ch

Assister à une « grosse » soirée death metal mélodique avec Hypocrisy en guise de tête d’affiche, voilà une occasion qui ne se présente pas tous les jours, et qu’à ce titre Cédric Ferret et moi-même n’allions certainement pas manquer. C’est ainsi qu’en la soirée du 1er novembre 2022, nous nous retrouvons à franchir les portes de la salle de concerts vaudoise, en compagnie de collègues et amis de Metal Alliance Mag, pour assister à cette étape suisse de la tournée des géants suédois du death metal mélodique aux côtés des Grecs de Septicflesh, des Canadiens de The Agonist et de leurs voisins finlandais d’Horizon Ignited. Pour ma part, après deux prestations en festivals d’été qui se sont l’une comme l’autre soldées par une déception, et sachant que l’on dit bien « jamais deux sans trois », je suis partagée entre scepticisme et curiosité de savoir si ce troisième essai sera celui de la réconciliation avec Hypocrisy sur scène…

En accord avec un programme pointilleux, c’est à 18 h 45 qu’Horizon Ignited prend place sur scène pour l’ouverture du bal, face à des spectateurs pas encore très nombreux — rien d’étonnant au vu d’un tel horaire. Forts d’une toute fraîche signature chez Nuclear Blast et d’un second album tout aussi fraîchement sorti, Towards the Dying Lands, les six Finlandais profitent de l’occasion pour le faire découvrir au public des Docks, ainsi que quelques titres issus de leur premier effort sorti en 2019, After the Storm. Le groupe joue un death metal mélodique tel que les contrées nordiques dont il est originaire savent en produire, c’est-à-dire axé sur les mid-tempos et les aspects atmosphériques, apportés en bonne partie par les claviers de Miska Ek — du moins lors des occasions qui lui sont données de briller, notamment sur les intros, étant plutôt en retrait le reste du temps. Sur celle de Reveries, à l’aspect orchestral, un de ses camarades guitaristes se permet de lui faire une petite boutade en imitant un violon… Du côté de l’avant de la scène, le frontman Okko Solanterä compense son absence de cheveux par une grande polyvalence vocale, passant régulièrement du chant clair au chant death metal, souvent grave, parfois un peu plus aigu, épaulé en cela par ses confrères qui assurent aux voix additionnelles. Si ce style vocal, ainsi que le clavier et les mid-tempos, évoquent Amorphis à Cédric et à nos collègues, pour ma part, je fais plutôt le rapprochement entre Horizon Ignited et ses voisins suédois d’In Flames, de par les penchants metalcore venant teinter les riffs et le timbre de voix, ou d’un Insomnium toutefois moins chargé en mélancolie. Quoi qu’il en soit, cette combinaison est loin d’être désagréable pour démarrer la soirée, bien que montrant quelques signes d’essoufflement sur la fin, la faute à des morceaux suivant plus ou moins tous la même structure — intro amenant un couplet agressif suivi d’un refrain clean, etc.

Horizon Ignited

Par Cédric Ferret

Après un bref répit, The Agonist succède. Le quintet canadien lance les hostilités sur fond d’In Vertigo, ouverture de son dernier album en date, Orphans… et autant dire que dès ce premier morceau, The Agonist montre ce qu’il a dans le ventre ! Un premier morceau qui envoie du lourd et qui annonce le meilleur à venir. « C’est toujours une joie d’être en Suisse ! » clame Vicky Psarakis entre deux morceaux. Au vu des sourires sur le visage de la chanteuse, impossible de ne pas la croire ; d’autant plus lorsqu’elle évoque les galères que le groupe a traversées pour arriver jusqu’ici, entre les heures à rester coincés à la douane et la perte de matériel… Après un tel lot de mésaventures, être sur la scène des Docks sonne comme une juste récompense pour les cinq musiciens, qui démontrent toute leur gratitude en donnant le meilleur d’eux-mêmes. À défaut d’un nouvel album, The Agonist a un EP à promouvoir, Days Before the World Wept, mis à l’honneur dans la setlist dans sa quasi-intégralité aux côtés des extraits d’Orphans. Dans tous les cas, tout est réuni pour une démonstration dans les règles, autant en matière de technicité brute que de bourrinitude pure. Comme toujours avec The Agonist, les quatre messieurs impressionnent par leur capacité à exécuter des morceaux aux structures complexes ; Danny Marino et Pascal Jobin en tant que solistes, Simon McKay étant quant à lui une véritable machine à blasts. Chris Kells et sa basse sont cependant ceux qui bénéficient du meilleur son, puissant et tranchant. Du reste, comment parler d’une prestation live de The Agonist sans évoquer les prouesses vocales de Vicky Psarakis ? La jeune femme n’a plus rien à prouver depuis longtemps et se balade tout du long du set, passant sans répit du chant clair haut perché au chant death metal agressif et perçant. Les extraits de Days Before the World Wept offrent par ailleurs à celle que certains se plairaient à qualifier de sosie d’Angela Gossow en brune l’occasion de nous gratifier de quelques beaux moments dans un extrême comme dans l’autre, des growls presque masculins sur la fin d’Immaculate Deception à la magnifique outro piano-voix de Remnants in Time — dont les éléments symphoniques et néo-classiques ajoutent d’ailleurs à l’épique de l’ensemble. À ce sujet, qui sait à quel point il peut être compliqué de faire coexister autant d’éléments différents et mettre en avant à la fois chant clair et saturé ne peut que tirer son chapeau à l’ingé son ! En revanche, carton rouge pour la gestion de la lumière, la scène se retrouvant plongée dans une quasi-pénombre en permanence et le public pouvant à peine voir les membres de The Agonist… encore pire pour les photographes !

The Agonist

Par Cédric Ferret

Après une nouvelle pause, un changement de registre s’opère sur l’affiche, le mix death mélodique/metalcore laissant place au death metal orchestral de Septicflesh. « Prêt pour la violence symphonique ? » lance un spectateur près de moi à son voisin. Ce dernier n’a pas le temps de lui répondre que se fait entendre sur scène l’introduction orchestrale de Portrait of a Headless Man, introduction sur laquelle les cinq musiciens font leur entrée un par un avant de porter les premiers coups d’une longue série. Tous les spectateurs n’étaient en effet pas forcément préparés à ce qui allait s’abattre sur les Docks — et sur leurs têtes. À savoir, une déferlante de violence raffinée qui prend la forme du death metal symphonique tel que Septicflesh en a fait sa signature, c’est-à-dire à la sauce grecque et assaisonné d’épices orientales, le tout servi sur un plateau d’argent par un groupe qui sait ce qu’il fait. Retranscrire un genre si exigeant sur scène implique ce qu’il faut de rigueur et de concentration, qualités dont les cinq Grecs font démonstration tout au long d’un set en bonne partie centré sur leur dernière production en date, Modern Primitive, dont les extraits promotionnels sont tous inclus dans la setlist. En plus de la maîtrise et de la rigueur technique, Septicflesh n’oublie pas non plus l’énergie communicative essentielle sur scène et qui contrebalance la rigidité que peut impliquer le genre symphonique ; à commencer par Spiros Antoniou. Aussi bavard qu’enthousiaste, ce dernier ne rate pas une occasion de haranguer le public, aussi bien entre les morceaux que pendant, et adopte par moments la gestuelle d’un chef d’orchestre, montrant ainsi son aisance dans son rôle de frontman ; un enthousiasme que le public partage et ne se prive pas de manifester. J’en veux pour preuve l’agitation qui se crée dans le milieu de la fosse sur le cultissime The Vampire from Nazareth, suivi de Hierophant, extrait de Modern Primitive, encore récent mais déjà incontournable. Du côté des autres membres du quintet, Christos Antoniou et Sotiris Vayenas, bien que peu mobiles, sont habités par leur musique et le font ressentir sur leurs visages, tandis qu’à l’arrière de la scène, Kerim « Krimh » Lechner frappe fort et juste. La prestation se voit qui plus est servie par un son calibré au millimètre, au moins autant que le jeu des musiciens et qui fait ressortir chacun d’entre eux, et le jeu de scène sublimé par un éclairage plus que correct, aux couleurs flamboyantes qui rajoutent à la chaleur que dégage le quintet. Cette prestation intense s’achève finalement sur Anubis, dont le public reprend en chœur les mélodies, suivi du triomphant et triomphal Dark Art. Septicflesh a mis le feu aux Docks, et il y a de quoi en redemander !

Septicflesh

Par Cédric Ferret

Après une attente que les trois groupes sus-mentionnés n’ont pas fait paraître bien longue, vient enfin le moment pour Hypocrisy de prendre place sur la scène des Docks. Immense visuel de son dernier album Worship en backdrop, le groupe fait son entrée sur fond du morceau éponyme. D’emblée, les riffs, parmi les plus rapides qu’Hypocrisy a pu en produire, qui succèdent à une intro acoustique, suffisent à générer les premières bagarres dans la fosse ! Bonne surprise que cette entrée en matière ma foi fort dynamique, qui se poursuit sur Fire in the Sky, puis Mind Corruption et Eraser, plus mid-tempo mais tout aussi prenants et qui ne manquent pas de faire secouer quelques têtes dans l’audience — notamment la mienne sur la troisième… Pour ma part, ayant déjà vécu deux fois l’expérience d’une prestation d’Hypocrisy en festival, les différences de cette performance en intérieur se font très clairement ressentir. D’une part, et en premier lieu, du point de vue du son. Dans l’espace fermé des Docks, la densité sonore qui constitue la marque de fabrique d’Hypocrisy depuis ses débuts n’en ressort que plus intense et puissante, jusqu’au fond de la salle… voire au point d’en traverser les murs et de se ressentir jusque dans le hall d’entrée ! À ce stade, les protections deviennent indispensables pour ne pas se retrouver noyé dans cette masse sonore. Autre différence elle aussi liée à l’environnement fermé : cette fois-ci, les dieux de la scène soient loués, le groupe ne peut pas se permettre d’abuser de la machine à fumée. Ainsi, les spectateurs des Docks et moi-même avons tout loisir, non seulement d’enfin voir le batteur Henrik Axelsson, mais aussi de profiter des expressions faciales emplies de hargne et de détermination de Peter Tägtgren. Par rapport aux festivals, ce dernier se montre d’ailleurs un peu plus loquace vis-à-vis de son public. L’homme à la barbe tressée et aux airs sévères se permet même quelques plaisanteries, comme lorsqu’il lance « Je crois qu’on doit changer de guitares, elles sont toutes désaccordées maintenant… parce que vous êtes trop chauds ! » ; ce à quoi il reçoit des acclamations en guise de réponse. À propos de guitare, le second guitariste, Tomas Elofsson, joue quelques leads, ma foi pas désagréables.

S’il est en revanche une chose qui ne change pas par rapport aux fests, il s’agit de la setlist… et, par la même, un des principaux points faibles des prestations d’Hypocrisy selon moi ; à savoir, le rythme. À un début de set dynamique et catchy succède un second tiers bien plus lent et posé ; de quoi calmer quelque peu les esprits échauffés, certes, mais bien trop rigide pour être réellement prenant. Cette même rigidité se retrouve également dans le jeu de scène très statique de Tomas Elofsson et Mikael Hedlund, qui bougent toujours aussi peu malgré la largeur relative de l’espace scénique et se montrent toujours aussi neutres dans leurs expressions. Qui plus est, malgré la présence dans la setlist de quelques titres issus des débuts de la discographie d’Hypocrisy, comme par exemple Inferior Devoties, plus rapides et rentre-dedans, « ça manque un peu de Penetralia », comme le fait justement remarquer Cédric. Les nuances les plus intéressantes sont finalement à retrouver du côté de la voix du frontman, qui oscille entre death et black ; Peter Tägtgren effectue même parfois quelques incursions en chant clair, certes pas toujours très justes, mais qui ont au moins le mérite d’apporter un peu de variété à l’ensemble. Ainsi, et pour la troisième fois, je ne tarde pas à trouver le temps long jusqu’à The Final Chapter qui conclut officieusement le set. S’ensuit un rappel de quatre titres, dont l’indispensable Roswell 47, qui apporte un petit regain d’énergie et d’intérêt, avant que vienne le temps pour Hypocrisy de dire au revoir aux Docks et à son public — et à ce dernier de rentrer chez soi.

Hypocrisy

Par Cédric Ferret

Que retenir de cette soirée death mélodique aux Docks ? Tout d’abord, une bonne découverte avec Horizon Ignited, puis un excellent moment passé avec les deux valeurs sûres que sont The Agonist et Septicflesh. Quant à Hypocrisy, cette troisième prestation à laquelle j’assiste me laisse somme toute la même impression que les deux précédentes, à savoir celle d’un début accrocheur mais d’un rythme s’essoufflant rapidement ainsi que d’un jeu de scène quasi-inexistant de la part des musiciens, malgré les efforts de communication de son frontman. Cela étant, force est de reconnaître que le quatuor suédois, de par son professionnalisme, mérite largement son statut de tête d’affiche. Enfin, retenons un son dans l’ensemble très bien géré et des lumières très correctes — excepté pour The Agonist —, et nous obtenons un combo qui donne envie de revenir rendre visite aux Docks. À une prochaine !