Kreator, Carcass, Exodus, Nails
Ancienne Belgique, Bruxelles (BE)
Date 25 mars 2026
Chroniqueur Thierry Montrieux
Photographe Thierry Montrieux
https://www.abconcerts.be

Le 25 mars 2026, l’Ancienne Belgique accueillait une affiche qui sentait la poudre bien avant l’ouverture des portes : Nails, Exodus, Carcass et Kreator réunis pour une étape bruxelloise du Krushers of the World Tour 2026. Sur le papier, c’était déjà massif. En salle, ce fut une montée en intensité quasi millimétrée, chaque groupe venant ajouter sa couche de violence, de maîtrise ou de démesure jusqu’au coup de grâce final signé Kreator.

Nails : l’ouverture au marteau-piqueur

Pas de montée en température progressive avec Nails. Dès les premières secondes, le trio impose sa loi : morceaux ultra-courts, exécution brutale, riffs compacts, et cette sensation d’être pris à la gorge sans possibilité de reprendre son souffle. À Bruxelles, le groupe ouvre notamment avec Suffering Soul et termine sur Unsilent Death, dans un set d’une petite demi-heure pour treize morceaux, et d’une densité absurde. Le public n’est pas encore totalement compact ni totalement déchaîné, mais on sent très vite que quelque chose est lancé : les têtes plongent, les nuques travaillent, la fosse commence à s’éveiller.

Ce qui frappe chez Nails, ce n’est pas seulement la violence, c’est l’absence totale de gras. Chaque titre est utilisé comme un projectile. Il n’y a ni bavardage, ni pauses inutiles, ni volonté de séduire au sens classique du terme. Le groupe attaque, cogne, disparaît presque aussi vite qu’il est arrivé. En première partie d’une telle affiche, beaucoup auraient cherché à convaincre ; Nails, lui, a simplement choisi de détruire. Et dans ce registre, c’était redoutablement efficace.

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Exodus : la gifle thrash que tout le monde attendait

Avec Exodus, la soirée change de braquet mais pas d’intention. On quitte le chaos compact de Nails pour entrer dans une machine thrash aux contours beaucoup plus lisibles, mais tout aussi agressive. Le groupe lance les hostilités avec 3111, histoire d’installer son actualité, avant de faire parler la poudre avec Bonded by Blood, Blacklist, A Lesson in Violence, The Toxic Waltz et Strike of the Beast. Le set, d’environ quarante-cinq minutes, a suffi à rappeler qu’Exodus reste une référence quand il s’agit de faire exploser une salle sans perdre une once de précision.

Le vrai catalyseur du set, c’est évidemment Rob Dukes, particulièrement en forme, habité, communicatif, et parfaitement capable de transformer l’AB en champ de bataille. À ses côtés, Gary Holt fait exactement ce qu’on attend de lui : il ne surjoue rien, mais il verrouille tout. Le résultat, c’est un set qui fonctionne presque à l’instinct. Les nouveaux titres servent l’ensemble, mais ce sont bien les classiques qui mettent le feu à la salle. Succession de mosh pits, de crowd surfers et un wall of death bien massif sur Strike of the Beast. Exodus n’a pas seulement entretenu la tension : il a véritablement fait basculer la soirée dans une autre dimension.

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Carcass : la précision clinique au milieu du chaos

Après la démonstration purement thrash d’Exodus, Carcass arrive avec une autre forme d’autorité. Plus froide, plus chirurgicale, plus vicieuse aussi. Leur set s’appuie sur des titres comme Unfit for Human Consumption, Buried Dreams, Incarnated Solvent Abuse, No Love Lost, Tomorrow Belongs to Nobody, Death Certificate et Heartwork. La sélection confirme ce que Carcass représente encore aujourd’hui : un groupe capable de marier technicité, lourdeur et sens du riff mémorable sans jamais tomber dans la démonstration stérile.

Là où Exodus avait poussé la salle vers l’explosion, Carcass l’a ramenée vers quelque chose de plus tendu, presque plus malsain. La fosse fut un peu moins incontrôlable, mais nous avons assisté à une prestation extrêmement solide, très bien tenue, sans temps morts. C’est aussi ce qui rend le groupe si fort sur ce type d’affiche : il ne cherche pas à reproduire l’énergie des autres, il impose sa propre température. Chez Carcass, la brutalité ne s’exprime pas seulement dans la vitesse ou la violence frontale ; elle se niche dans l’articulation des morceaux, dans la rigueur d’exécution, dans cette capacité à donner l’impression que chaque riff a été aiguisé avant d’être planté. Résultat : un set moins spectaculaire que celui d’Exodus, peut-être, mais artistiquement irréprochable. L’instant le plus humain de leur passage a d’ailleurs été ce « happy birthday » repris par le public pour Jeff Walker, le soir même de ses 57 ans.

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Kreator : le headliner total, entre guerre, théâtre et domination

Quand Kreator monte enfin sur scène, il ne reste plus qu’à savoir si le groupe va simplement conclure une très grande soirée… ou la surclasser. La réponse tombe vite. Derrière un grand voile blanc, la scène laisse deviner une production plus ambitieuse qu’à l’accoutumée. Puis le rideau tombe, Seven Serpents explose, et l’AB découvre un décor dominé par des structures démoniaques gonflables, une batterie perchée sur un crâne cornu, et l’imposante effigie du Violent Mind.

Musicalement, Kreator déroule un set d’environ 1 h 30, articulé autour d’une setlist présentant un équilibre intelligent entre titres récents et classiques incontournables : Hail to the Hordes, Enemy of God, Hate Über Alles, People of the Lie, Betrayer, Krushers of the World, Hordes of Chaos, Phantom Antichrist, 666 – World Divided, Violent Revolution et Pleasure to Kill figurent notamment dans la setlist. Le point de rupture dans la salle semble intervenir très tôt, notamment sur Enemy of God, lorsque Mille Petrozza déclenche l’un de ces moments où la fosse cesse d’être simplement ce lieu où est réuni le public pour devenir une entité autonome. À partir de là, plus rien ne redescend vraiment.

Ce qui impressionne le plus, au fond, ce n’est pas seulement l’intensité du set, mais sa maîtrise narrative. Kreator ne joue pas juste une succession de tubes : le groupe construit une montée dramatique, alterne les assauts frontaux et les respirations visuelles, puis termine sur un enchaînement final taillé pour écraser toute résistance. Cela marque chez eux une volonté claire de franchir un palier en matière de mise en scène et d’envergure. À Bruxelles, même sans l’intégralité des effets vus ailleurs, cette ambition se sentait déjà nettement. Kreator n’a pas seulement joué en headliner ; il a joué en chef de guerre.

Cette date bruxelloise du 25 mars 2026 avait tout du piège : une affiche énorme, quatre groupes aux identités fortes, et le risque que la soirée se dilue à force de surenchère. Il n’en a rien été. Nails a servi de détonateur sauvage, Exodus a transformé l’AB en terrain de jeu thrash, Carcass a imposé une leçon de précision morbide, et Kreator a refermé la soirée avec toute la stature d’un groupe qui refuse de vieillir petit. L’ensemble n’avait rien d’un simple package tour : ce fut une soirée construite avec logique, intensité et montée en puissance.