John Dee Seth, Abyssic, Angist, Schwein
Coven : Tout comme Arthur Brown en 2024, Coven constitue la curiosité historique de l’Inferno 2025. La formation américaine menée par l’infatigable Jinx Dawson apparaît comme une relique vivante d’une époque bien antérieure à l’explosion du metal. Pourtant, sa présence à l’affiche prend rapidement tout son sens : bien avant les corpse paints et les messes noires scandinaves, Coven avait déjà posé les bases de l’imagerie occulte du genre. Une partie du public est venue découvrir cette formation mythique, fondée à la fin des années 60, tandis que les amateurs d’histoire du rock savourent déjà l’instant.
Au centre de la scène, Jinx Dawson s’impose immédiatement comme la grande prêtresse du sabbat. Drapée dans une tenue sombre, elle dirige la cérémonie avec un mélange de théâtralité et de charme vintage. Sa voix, étonnamment puissante, traverse sans difficulté le mur d’amplis et donne une dimension presque cérémonielle aux morceaux.
Musicalement, le set oscille entre hard rock psychédélique et proto-doom. Les riffs restent simples mais efficaces, baignés dans cette atmosphère occulte qui a fait la réputation du groupe depuis la sortie du mythique album Witchcraft Destroys Minds & Reaps Souls. Certains passages semblent presque anachroniques dans un festival extrême, mais c’est précisément ce décalage qui fait tout le charme du concert.
Au terme du show, une évidence s’impose : si Coven ne possède ni la brutalité ni la vitesse des groupes modernes présents à l’Inferno, son héritage plane sur toute la scène metal. En invitant le groupe à Oslo, le festival rappelle que l’imagerie sombre et les thématiques occultes qui nourrissent aujourd’hui le black metal trouvent leurs racines bien plus loin dans l’histoire du rock. Un moment à la fois étrange, fascinant et profondément symbolique — exactement le genre de surprise que l’Inferno sait encore offrir. [Oli]
Schwein : En ce troisième jour de festival, en guise de seconde ouverture, c’est une nouvelle prestation pour le moins étonnante qui nous attend du côté de chez John Dee avec Schwein — qui, en dépit de son nom signifiant « cochon » en allemand, est bel et bien originaire d’ici même à Oslo. Le groupe tire en fait son nom du surnom de son créateur, Svein « Schwein » Solberg. Ses comparses et lui jouent en tout cas allègrement sur cette ambiguïté, dont ils profitent pour servir aux curieux de l’Inferno une dose de Neue Deutsche Härte — ou plutôt, ici, Neue Norge Härte — qui évoque Rammstein ou Eisbrecher, revisitée à leur façon, c’est-à-dire à la sauce black metal nordique. Le black metal industriel étant par nature un genre complexe à retranscrire sur scène, Schwein y met les grands moyens, son line-up live intégrant pas moins de deux claviéristes et trois guitaristes ! En comptant en plus les autres musiciens, dire que l’espace scénique est bien occupé est un euphémisme… Schwein, l’homme, n’a cependant pas besoin de s’agiter et de courir partout pour imposer sa présence. Debout derrière un pupitre et vêtu d’une élégante veste de costume noire, il se place en orateur dominant son audience, assénant un discours en vocalisations hargneuses que viennent compléter des expressions qui le sont tout autant et sa façon de jouer des mains. En plus de cette vindicte apparente, son visage très marqué au sens strict comme figuratif, que j’ai l’occasion d’observer de près dans le pit, témoigne d’un vécu qui doit tout autant l’être… Il n’en fallait pas moins pour véhiculer des thématiques quant à elles proches d’un Ministry — comme cela est souvent le cas dans le metal indus. L’introduction du set, une version détournée de God Save the Queen, annonçait la couleur à ce niveau. Bien que n’ayant pas accès à son contenu textuel, je ne doute pas une seconde que les politiques du monde entier doivent en prendre pour leur grade ! Schwein livre un show surprenant et déroutant, dans le bon sens des termes, qui passe toutefois sans s’arrêter et arrive vite à son terme, ce qui a de quoi laisser certains sur leur faim. [Ségolène]
Cadaver : Après la visite guidée du Black Metal Tour Bus l’an dernier, vient le moment de retrouver le guide Anders « Neddo » Odden, cette fois-ci sur la scène Rockefeller avec son très culte groupe Cadaver. L’album Edder & Bile, sorti en 2020, ayant été le sujet de ma première chronique, j’avais très hâte d’arriver à ce moment à forte portée symbolique pour moi. Depuis, la discographie du groupe s’est enrichie avec la sortie de The Age of the Offended en 2023 ; celle d’un nouvel opus, Hymns of Misanthropy, étant prévue quelques jours après le fest, le 25 avril 2025. Cela étant, c’est bien la période années 90 de la carrière du groupe qui est au cœur de la setlist, à commencer par le morceau d’ouverture Ignominous Eczema. Rien que ce titre résume en deux mots l’univers de Cadaver, qui prend ses racines dans cette époque propice à l’expansion du metal extrême, dont il synthétise les uns et les autres sous-genres (avec une prédominance du death metal) dans une esthétique sale et poisseuse. Le secret de cet équilibre aux petits oignons ? Le tout est réduit à sa plus simple expression pour une efficacité optimale, des structures des morceaux qui ne s’encombrent pas de fioritures ni de longueurs aux messages véhiculés, par exemple lorsqu’Anders s’exclame « Jesus is dead! ». A-t-on moyen de faire plus limpide ?
Simple et efficace également que la configuration « power trio » que prend Cadaver, son fondateur étant ce soir accompagné des deux gars sûrs que sont le contrebassiste Eilert Solstad et Bjørn Dugstad Rønnow, que nous avons vu sur cette même scène en 2024 à son poste de batteur de Borknagar. Du haut de ses 34 ans, il est le plus jeune des trois, ce qui lui vaut une petite taquinerie de la part d’Anders Odden comme quoi « « il a le même âge qu’Innominate », joué juste après. Tout au long du set, Neddo prend le temps d’échanger avec son public, tantôt avec humour (demandant en anglais combien de gens n’ont pas compris ce qu’il vient de dire juste avant en norvégien), tantôt avec sérieux, notamment lorsqu’il évoque le souvenir de Jan-Martin Jansen, décédé des suites d’un cancer ; un sujet qui le tient particulièrement à cœur, ayant lui-même survécu à cette maladie, comme il le rappelle l’émotion dans la voix. « Ça tombe bien, le prochain morceau parle de buter le cancer ! » ; il s’agit de Mr Tumor’s Misery. Enfin, le dernier titre, et le groupe avec, encourage les gens à « don’t give a fuck », ou D.G.A.F pour les non-initiés, extrait de l’EP du même titre ! Au final, à l’image du Black Metal Tour Bus, Anders Odden et Cadaver renvoient l’image d’un groupe et de musiciens accessibles avec qui l’on passe de bons moments, sur scène comme en dehors et, pour cela, je les salue bien bas. [Ségolène]
Angist : Bien que le death metal ne compte pas parmi les genres avec lesquelles mes tympans sont le plus à leur aise, je ne suis jamais contre donner sa chance à un groupe qui leur est inconnu ; ainsi est-ce avec les oreilles et l’esprit ouverts que j’assiste à la prestation d’Angist. À l’instar de Kylesa, le groupe fait son retour après une longue période d’inactivité, donnant de cette façon à une bonne partie du public l’occasion de le découvrir. En dépit de cette absence prolongée, les quatre musiciens n’ont pas pour autant pris la rouille, comme ils ne traînent pas à le montrer. Leur death metal revêt une approche old-school rappelant la grande période du genre dans les années 90, ainsi qu’une atmosphère froide et morne qui évoque quant à elle la rudesse des paysages et la rugosité du climat de leur Islande natale. Le tout aboutit à un style et une performance tous deux solides et rigoureux ; un peu figés aussi, ce qui contribue certes à la cohérence de l’ensemble mais crée sur la longueur une sensation de monotonie. Quelques influences black metal se font remarquer çà et là, notamment dans le growl hargneux et maladif de la chanteuse et guitariste Edda Tegeder Óskarsdóttir, qui tend par moments vers le cri désespéré façon DSBM, et apportent son relief à une prestation qui a un peu de mal à trouver le sien. Cela étant, les morceaux restent plaisants, de même que le fait de voir un groupe revenir sur scène avec des choses à exprimer. Vers la fin du set, la frontwoman annonce d’une voix timide un morceau inédit, signe d’un potentiel prochain retour en studio pour Angist. À suivre avec intérêt. [Ségolène]
Aura Noir : Respecté dans le milieu black old school, Aura Noir est issu de la grande époque — comprenez les années 90 — mais propose une version du genre dopée au speed/thrash dont les influences, vénérées, justement, par les amateurs de black metal, remontent notamment à Venom ou encore à Motörhead. Avec un mur de Marshalls comme décor scénique et les T-shits de Venom et de l’EP Haunting the Chapel de Slayer que portent Aggressor et Apollyon, on obtient des images qui à elles seules montrent dans quel monde Aura Noir navigue et pourraient presque suffire en guise de compte-rendu de ce concert. Speed sans concessions et sans temps morts, façon machine de guerre, titres efficaces lorgnant vers le heavy, le set file à vitesse grand V pour le plus grand bonheur des amateurs de brutalité primaire, les deux frontmen assurant le chant à tour de rôle. [Oli]
Abyssic : Groupe norvégien de death/doom metal atmosphérique, Abyssic présente la particularité de compter la contrebasse parmi les instruments qu’il utilise. Ledit instrument trône au milieu de la scène et est utilisé par Memnoch (chant) lorsque les compositions le réclament. S’agit-il d’un gadget ou son utilisation est-elle pleinement justifiée, voici un débat dans lequel nous ne nous lancerons pas.
L’aspect visuel revêt aussi une grande importance chez Abyssic. Outre la fameuse contrebasse, des bougies ornent la scène. Même si cet élément est un classique du genre, il produit toujours son petit effet. Les musiciens sont vêtus de toges de moines et arborent des corpse paints — en deux mots, côté visuel, comme on dit, ça en jette. Musicalement, nous avons affaire à un death/doom écrasant — dans le bon sens du terme —, agrémenté de passages au piano et d’accélérations bienvenues. Très intéressant. [Oli]
Rotting Christ : Le moment le plus fédérateur de la soirée arrive avec Rotting Christ, premier représentant de la « Unholy Trinity », qui délivre un show grandiose. Les refrains sont repris par toute la salle. Aux balcons, on aperçoit des drapeaux grecs, de nombreux fans ayant fait le déplacement du sud de l’Europe pour acclamer ce qu’il convient d’appeler leur groupe de black metal national. La communication entre Sakis Tolis (chant/guitare) et le public est au top, le bassiste Kostas Heliotis, un peu guignol, un peu poser, se montre très sympathique, et le groupe dans son ensemble déploie une belle vigueur sur scène. Un set qui restera dans les annales ! [Oli]
Seth : « We are in Norway and we play French black metal!« . C’est avec ce trait d’humour et un très bel accent français que Saint Vincent (chant) présente Seth au public norvégien.
Des têtes empalées sur des piques font office de décor scénique très avenant, et particulièrement à-propos, la France étant spécialiste en décapitation, comme l’Histoire nous le montre. Saint Vincent, vêtu d’une toge rouge et d’une capuche, est un frontman de première catégorie, et ses partenaires, comme lui-même, montrent une belle présence. La musique offre de nombreux passages bien catchy, et la structure des compos fait toute leur efficacité en live. Les enchaînements rythmiques, ainsi que certaines chutes, sont bien trouvés et apportent un plus indéniable à des morceaux déjà de très belle facture. Le vocaliste tombe la toge, puis présente Hymne au vampire (acte I), un extrait du premier album, Les blessures de l’âme (1998). Le texte du morceau comporte ce passage : « Les blessures de l’âme sont éternelles« . À méditer… Seth termine ensuite son set avec Le triomphe de Lucifer, titre puissant en guise de conclusion impeccable d’une prestation qui ne le fut pas moins. [Oli]
Satyricon : Deuxième représentant de la Unholy Trinity et non des moindres, c’est face à un public au taquet que Satyricon fait son entrée sur la scène Rockefeller. Now, Diabolical, classique parmi les classiques, accompagne mon passage dans le pit photo ; Our World, It Rumbles Tonight et Black Crow on a Tombstone, mon tour d’horizon des différents « spots photographiques » de la salle. Après cette entrée en matière, Satyr prend la parole pour raconter, en norvégien puis en anglais, ses souvenirs de jeunesse liés à cette salle, Rockefeller, où il a assisté à des concerts de Slayer et de Judas Priest, qu’il qualifie de « temple du heavy metal du pays ». Les termes ne pouvaient être mieux choisis, tant l’endroit est imprégné du genre et de son histoire… Le voyage dans le passé reprend par la suite, groupe et public côte à côte, dont la première étape nous mène en 2017 avec le morceau donnant son titre à l’album Deep Calleth Upon Deep. Les trois titres suivants nous font le plaisir d’un retour dans les années 90 et aux premiers albums du groupe ; d’abord à Dark Medieval Times (1993) avec Walk the Path of Sorrow, puis à Nemesis Divina (1996) et Shadowthrone (1994) avec deux titres dans la langue maternelle des musiciens. Ces derniers, comme les membres de Rotting Christ quelques heures plus tôt, apparaissent sobres dans leurs tenues noires et se donnent à fond dans leur performance. Satyr, de son côté, profite d’un intermède entre deux titres pour dégainer la veste à écussons — sa seule fantaisie vestimentaire — et la troisième guitare, qu’il garde toutes deux le temps de deux morceaux.
Pour résumer en peu de termes la suite de la prestation, elle se déroule avec une fluidité impeccable, sans temps mort ni raccourci ; un mérite attribuable à une setlist qui ne comporte aucune erreur dans le choix des morceaux. En somme, rien de bien surprenant là-dedans, surtout pour qui connaît bien Satyricon ; toutefois, le public de l’Inferno est bien loin de s’en plaindre ! Les musiciens ont l’air de bien s’amuser aussi, notamment les deux guitaristes Steinar Gundersen et Attila Vöros. Le second est d’ailleurs doté d’un sourire à toute épreuve, qu’il se fait un plaisir de dégainer à tout bout de champ… en particulier lorsque vient le moment d’accélérer le tempo ! Black Wings and Withering Gloom, au tempo de valse, constitue le seul moment un peu « posé » du set, dont il ouvre le dernier tiers. Après quoi, Satyr prend de nouveau la parole, cette fois-ci pour exprimer sa reconnaissance envers le Rockefeller qui permet aux concerts de finir si tard — l’heure ayant dépassé minuit — ainsi qu’envers le public, tout en précisant avec dérision que les festivals ne sont pas trop sa came. « C’est trop social pour moi ! » Il annonce ensuite que les prochains morceaux seront joués en l’honneur de Jan-Martin Jansen. Cela commence avec To the Mountains, suivi de Phoenix, interprété sur l’album Satyricon par Sivert Høyem. Pour l’occasion, ce dernier, que nous avions déjà vu se produire sur scène avec Me and that Man l’an dernier, rejoint le groupe sur scène pour poser sa voix une nouvelle fois sur le morceau. Après ce moment suspendu et plein d’émotion, le groupe enchaîne avec le cultissime Mother North. Suite à quoi, Satyr, que son manque de sociabilité n’empêche pas d’être d’humeur à plaisanter, taquine les spectateurs en leur demandant combien de litres ils ont dû boire pour rester debout si longtemps avant d’ajouter que « jouer chez soi, dans sa ville d’origine, c’est comme chanter sous la douche ! ». J’ignore si les festivaliers seront encore en état de faire un rappel dans la salle de bain en rentrant ; dans tous les cas, ils utilisent les forces qui leur restent pour accueillir à bras et gorges ouverts le très attendu finale K.I.N.G, qui conclut un des tout meilleurs concerts de cet Inferno 2025. [Ségolène]




