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L’art est, par nature, polyvalent : il peut servir d’extension de soi, autant par l’expression que par la réflexion. Si l’on observe le black metal dans ses premières formes, notamment lors de la deuxième vague du black metal norvégien, cette forme d’art était surtout utilisée comme véhicule d’expression de la rébellion, du ressentiment et de la misanthropie spirituelle. Le genre se concentrait alors sur une critique existentielle, exprimant de manière violente le conflit et la douleur, non pas depuis le corps, mais depuis l’âme. L’attrait du genre réside dans le résultat de cette confrontation puisqu’elle procure un sentiment de reprise de pouvoir personnelle. Autrement dit, nommer une incohérence, c’est d’en reprendre le contrôle. À la fin des années 2010, le post-black metal, le DSBM et le blackgaze ont apporté une nouvelle perspective à cette forme d’art : plutôt que de réagir explicitement à la douleur et au conflit, ces sous-genres les abordent à travers une posture plus introspective et réfléchie. Concrètement, cela se traduit par l’usage de la répétition et, dans le cas d’Ellende, par une mélodie continue qui évolue à travers différents rythmes et expressions instrumentales. Cette mélodie agit comme point d’ancrage, stabilise l’expérience et permet au tourbillon d’intensité d’être pleinement ressenti. À ce titre, le sixième album, Zerfall, s’appuie sur la familiarité d’une mélodie répétée pour explorer une question centrale : que reste-t-il de la douleur une fois qu’elle a accompli son œuvre ? Ellende aborde ainsi le conflit non pas comme une rupture, mais comme un processus de continuité.
L’album se déploie en cinq arcs distincts afin d’explorer cette transformation intérieure : la perte de sens (Nur + Wahrheit I & II), la perte d’identité (Zerfall), la recalibration de la posture (Übertritt + Ode ans Licht), le lâcher-prise (Zeitenwende I & II), puis la mémoire, le repos et ce qui subsiste (Reise + Secunda + Verborgenes inneres Leiden). Les paroles, les rythmes et les choix instrumentaux servent ici à montrer comment cet album peut être compris davantage comme une expérience vécue que comme une simple collection de chansons.
Le premier arc, celui de la perte de sens, s’ouvre avec le morceau instrumental Nur, que l’on peut traduire par « seulement ». Cette pièce agit comme une ouverture sensorielle. Elle adopte une structure post-rock durant environ deux minutes, évoquant une version plus sombre de God Is an Astronaut. La mélodie principale, à la fois hantée et insistante, est répétée tandis qu’un crescendo se construit et que les éléments symphoniques prennent de l’ampleur. Une tension s’installe, ensuite prolongée par le tremolo picking caractéristique d’Ellende. Alors qu’une résolution semble imminente, Wahrheit Teil I (Vérité, partie I) déferle comme une tempête, portée par une batterie implacable et les cris acérés de L.G. Pensé comme une œuvre en deux parties, le morceau explore l’idée de faire circuler une même mélodie à travers différents médiums et structures musicales. La mélodie de Wahrheit Teil I est ainsi déclinée en versions acoustiques, en tremolo picking ou en progressions d’accords intenses et répétitives. Vers le milieu du titre, elle est temporairement confiée à un accordéon, tandis que des cloches et des sons d’animaux de ferme émergent à l’arrière-plan. Cette approche, audacieuse, demeure néanmoins profondément cohérente avec le thème de la quête de sens. Wahrheit Teil II reprend cette même mélodie mais s’installe dans une tension contenue. Par une chute marquée du BPM, l’usage de la répétition et d’accords ouverts, Ellende démontre une grande versatilité et s’approche ici d’un registre associé au black metal atmosphérique.
Une fois le sens perdu et une prise de conscience atteinte (comme l’entend le texte de Warheit Teil II se traduisant par « je suis encore en vie, même maintenant »), Ellende s’attaque à la dissolution de l’identité le morceau donnant son titre à l’album. Zerfall explore la perte identitaire par une approche progressive, où la douleur n’est plus quelque chose que l’on exprime, mais quelque chose que l’on habite. L’introduction du morceau se distingue par une retenue peu commune dans le black metal : on y entend un vinyle qui craque, tandis que les motifs rythmiques et mélodiques s’apparentent davantage au jazz qu’au metal. Le tout évoque la trame sonore d’un film muet et morose, l’espace de 90 secondes. La progression d’accords se transforme alors avec élégance, passant de la nostalgie à la tension, puis à la panique. De la même manière, le morceau oscille constamment entre sections acoustiques, intensité black metal et crises explicites. L’élément sonore le plus marquant apparaît toutefois dans la seconde moitié du morceau, où la rythmique est inversée, créant une forme d’appel-réponse, ce qui rappelle davantage l’electro que le black metal. La répétition des phrases finales mène le morceau à sa conclusion, avant que l’ouverture instrumentale initiale referme la boucle et prépare l’auditeur à l’étape suivante : l’intégration de cette transformation et la recalibration de la posture.
Après avoir traversé ces deux pertes fondamentales, l’album entre dans une phase où la narration et la ré-immersion sécurisante prennent le pas sur l’urgence, laissant place à l’assimilation plutôt qu’à la contrainte. Comme pour apaiser le système nerveux, Übertritt (transfert) s’ouvre sur une mélodie lente et mystique portée par le sitar. Un solo de guitare harmonisé cède ensuite la place à un chœur, laissant émerger un sentiment d’espace et de grandeur, exactement ce qu’il faut après deux pertes consécutives. Ode ans Licht (Ode à la lumière) poursuit cette exploration des mécanismes d’adaptation. Musicalement, il s’agit de l’intégration la plus claire du blackgaze dans l’œuvre d’Ellende, proposant une véritable « beauté dans la souffrance ». À l’instar d’Alcest ou de Deafheaven, le morceau utilise des accords majeurs, généralement associés à des émotions positives, au sein d’une structure dominée par des tonalités mineures, créant une atmosphère à la fois sombre et lumineuse. Cette tension harmonique introduit un sentiment d’espoir et de nostalgie, invitant à une lecture plus équilibrée des pertes abordées plus tôt. Le morceau se conclut sur une forme de sermon, le chœur répétant « Ode ans Licht! » comme une invitation à lever les yeux et à replacer la douleur immédiate dans un cadre plus vaste.
Une fois l’intégration amorcée et la posture recalibrée, Ellende aborde la notion de lâcher-prise. Les deux morceaux, Zeitenwende Teil I et II, (tournant partie I et II) s’éloignent de l’expressivité excessive pour se concentrer sur la structure et l’ancrage. Le violon et les solos de guitare électrique sont utilisés de manière répétitive pour dissiper la tension au moment même où elle apparaît. Les deux compositions alternent plus nettement entre différentes textures, mêlant parfois l’esthétique black metal à des solos fortement réverbérés rappelant certains lieux communs des années 80. Une atmosphère calme et presque célébratoire traverse les deux pièces musicales, les progressions d’accords privilégiant la résolution plutôt que la tension. La conclusion de Zeitenwende Teil II agit comme un relâchement profond : la dernière minute se compose d’un cri suivi d’un solo de guitare semblant improvisé, qui apportent une clôture définitive.
Le dernier acte de l’album concerne l’héritage, en d’autres termes, ce qui subsiste une fois qu’il y a eu une remise en question sur le sens, l’identité, un changement de perspective et finalement le lâcher-prise. Ce dernier arc se décline en trois parties complémentaires, dont deux sont présentées comme des pistes bonus. Reise (voyage) s’ouvre sur une approche ambient drone, situant cette section dans un état quasi onirique. Les échantillons de conversations téléphoniques et l’accent mis sur des riffs résolutifs donnent au morceau une dimension de requiem. Les thèmes de l’exploration et de l’itération rappellent Wahrheit Teil I & II, à la différence que, cette fois-ci, la mélodie principale agit comme un ancrage discret, sans être projetée dans des environnements contrastés. De manière audacieuse, le morceau évolue vers un rythme rock soutenu par une forte réverbération et un solo expressif, fond sonore sur lequel la voix hurle un quatrain se concluant par « Alles ist Eins. [Tout est Un.]« . Ces paroles agissent comme une morale, concluant l’ensemble du parcours. À l’énonciation de la dernière phrase, la tonalité d’un téléphone raccroché se fait entendre : le message a été transmis, il est temps d’avancer.
Les deux morceaux bonus explorent d’autres voies, tout aussi cohérentes avec la conclusion de l’album. Le premier propose un hommage plus qu’une reprise de Secunda, extrait de la bande originale de Skyrim et composé par Jeremy Soule. Cette pièce fait à la fois effet d’une détente profonde après la transformation éprouvante ayant été vécue et intégrée tout au long de l’album et d’une prise de recul contemplative face à l’impermanence du monde. Les chœurs ajoutés en fin de morceau constituent la seule divergence notable par rapport à la version originale. Enfin, Verborgenes inneres Leiden (souffrance intérieure cachée) conclut ce parcours en abordant la dimension mémorielle de la transformation. À travers des murmures et une alternance lente de deux accords au piano, le morceau pose une question tout en y répondant, offrant un dernier point d’ancrage, presque comme un conseil murmuré.
Plus qu’une suite de chansons ou de riffs mémorables, Zerfall représente l’expérience incarnée d’un passage à travers un moment de douleur où le sens et l’identité sont mis à l’épreuve. En choisissant non pas d’exprimer la douleur, mais de l’habiter, de la traverser et de la réintégrer, Ellende propose un point de vue encore rare dans la musique extrême. Le sens peut se perdre sans que le nihilisme s’impose, et l’identité peut se fragmenter sans se dissoudre. Une œuvre que je recommande autant pour sa puissance sonore et rythmique que pour l’expérience globale qu’elle offre.


