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Antrisch est un groupe de black metal allemand, originaire de Bavière et formé en 2020. Devenu rapidement une référence moderne du black atmosphérique et mélodique, les Bavarois se distinguent surtout par une esthétique très poussée et réfléchie, abordant les thèmes de l’exploration et des grandes expéditions. En effet, chaque sortie du groupe aborde un aspect des voyages : le premier EP, Expedition I : Dissonanzgrat (2021), donne à entendre (et à voir) un ascension escarpée dans le froid glacial des Alpes, alors que le premier album à part entière, Expedition II – Die Passage (2023), explore les voyages en mer, à travers l’Arctique et ses terribles tempêtes. A chaque album son concept, son esthétique et ses costumes attitrés, et si vous me connaissez, vous savez que j’adore la théâtralité – surtout dans le black.
Ainsi, ce deuxième album, Expedition III : Renitenzpfad – sorti le 27 mars chez AOP –, transporte l’auditeur à bord des caravelles en route pour les Amériques et les immensités amazoniennes. En effet, en sept morceaux et 47 minutes, Antrisch racontent l’histoire de Lope de Aguirre, un conquistador espagnol ayant mené au seizième siècle diverses expéditions dans toute l’Amérique du Sud. Ce dernier, réputé pour sa cruauté – ayant notamment mené une mutinerie face au pouvoir royal –, finit sa vie isolé, cerné par les autorités espagnoles, et les restes de son corps furent découpés puis laissés aux chiens. Le groupe allemand semble avoir très bien retranscrit la violence et la folie de ce personnage qui a massivement nourri l’imaginaire littéraire et cinématographique autour du Nouveau Monde. Atmosphérique et narratif, cet album concept plonge véritablement l’auditeur dans une fascinante histoire du début à la fin, et, bien que les paroles soient en allemand (ce dont je raffole), on comprend que le groupe essaie de nous raconter quelque chose : toutes les composantes de l’album – que ce soit les paroles, les titres des morceaux, les costumes ou la direction artistique en général – ont une portée narrative clairement revendiquée qui fait la force du groupe. Tout au long d’Expedition III, on ressent une ambiance troublante et très bizarre, et justement : en dialecte austro-bavarois, « antrisch » signifie « étrange », « inquiétant », voire « sinistre », une atmosphère qui est présente parmi toutes les sorties du groupe, quoique de manières différentes.
D’ailleurs, cette atmosphère est principalement véhiculée par la musique elle-même. Tel que je l’ai mentionné dans l’introduction, Antrisch se spécialise dans un mix de black atmosphérique et mélodique, quoique davantage porté vers l’aspect mélodique sur ce nouvel opus. Après une introduction qui fait entendre des bruits de forêt et quelques notes à la guitare sèche évoquant le monde espagnol, Conquista – Prolog débute sur les chapeaux de roue avec des blast beats qui sortent de nulle part (il s’agit d’ailleurs de quelque chose que le groupe fait énormément). L’auditeur a tout de suite, en quelques minutes, une bonne idée de ce qu’est Antrisch : du black atmo avec une patte terriblement épique, ici presque « orientale » (faute d’un meilleur terme) ou exotique qui ancre l’album dans l’imaginaire du Nouveau Monde et donne à entendre des parties vraiment très prenantes, comme sur Abkehr – Non svfficit orbis et sa montée en crescendo qui aboutit sur des riffs tout simplement magnifiques, résultant en un morceau qui vous prend vraiment aux tripes. Ici réside l’atout principal d’Antrisch : écrire des accroches efficaces et des mélodies mémorables.
Bien qu’il soit mélodique, le jeu de guitare est technique et dissonant par moments, ce qui lui confère un aspect sinistre, tel que sur Hidalgo infernal – Der baskische Wolf et ses tremolos, sans trop de distorsion et très aigus, dont les progressions d’accords sonnent tout simplement terrifiantes. On retrouve à la fin du même morceau des switch blasts (il me semble) qui donnent un aspect très martial au tout. L’aspect exotique susmentionné transmet également une ambiance inquiétante et étrange avec ces sonorités constamment tapies au fond du mix. Ainsi, il s’agit d’un black metal cru et glacial, agrémenté d’une bonne touche de mélodie, tel qu’on peut le voir dès l’ouverture de Bittergrün – Los Marañones II avec son jeu de cordes purement maléfique. Les compositions alternent entre moments sombres ou inquiétants et d’autres beaucoup plus épiques et transcendantaux. La voix de Maurice Wilson est par ailleurs terriblement impressionnante : passant de vocalises graves et râpeuses à des cris perçants et texturés, ce dernier semble véritablement déjanté, reflétant bien la folie et la cruauté du personnage mis en scène, contribuant ainsi au storytelling de l’album. Sa voix, hachant les couplets et jouant avec les divers degrés d’intensité et les longueurs des exclamations, semble dicter la cadence des morceaux, comme sur Conquista – Prolog où il pousse un cri de 20 secondes !
Dans tout ce paquet d’atmosphère, on retrouve aussi un aspect mélancolique assez proéminent, notamment dans des parties ambiantes au milieu des morceaux et d’autres davantage typées doom ou midtempo, tel que dans la seconde moitié de Canis lupum edit – Wolfsfalle | Verratener Verräter qui transmet bien ce sentiment de désespoir et d’impuissance. Cela rajoute à mon sens une certaine profondeur, une lourdeur à la musique, rendant les parties rapides encore plus frappantes et épiques (bien qu’elles soient trop courtes à mon goût). Et justement, une des forces de cet album est sa fluidité : quand on ne se fait pas surprendre par des blasts inattendus, les parties s’enchaînent à merveille, les transitions étant assurées par des petits riffs ou de superbes fills (par exemple sur Abkehr – Non svfficit orbis où des notes en tapping introduisent l’apogée du morceau), maintenant ainsi l’immersion tout du long. Le jeu de batterie est en effet remarquable ; que ce soit les blasts fulgurants et ingénieux ou les fills davantage techniques, ce dernier complémente parfaitement le reste de la musique.
Donc finalement, avec un peu de recul : que vaut cet album ? Malgré la masse de très bons albums de black sortis en ce début d’année – je pense notamment à Mayhem, Coscradh et Non Est Deus –, Antrisch ont clairement réussi à se démarquer avec Expedition III. Armé de ce son constamment changeant et singulier, le groupe allemand – bien qu’il ne réinvente pas le genre – parvient en effet à proposer un black metal qui rayonne de fraîcheur et d’ingéniosité. Il s’agit d’un album doté d’une multitude de moments mémorables et épiques (même si parfois trop courts et la structure des morceaux un petit peu répétitive), qui plonge l’auditeur dans une véritable aventure et cultive, par tous les moyens possibles, une atmosphère qui s’étend bien au-delà de la musique en elle-même. On voit bien qu’Antrisch est un projet porté par des musiciens terriblement passionnés et qui jouira sûrement d’un grand succès dans le futur, cet album en est la preuve. AOP Records, en dénichant de nouveau un superbe groupe, solidifie ainsi sa place parmi les meilleurs labels en terme de black mélodique et atmosphérique.
Morceaux préférés : Conquista – Prolog, Nattern & Narren – Los Marañones I, Bittergrün – Los Marañones II, Abkehr – Non svfficit orbis.
Saura ravir les fans de : Houle, Kanonenfieber, Les Bâtards du Roi, Non Est Deus, Blackbraid.


