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Sept ans après Boneshaker, les Australiens reviennent avec douze morceaux qui ont les coudes sur le comptoir et les yeux tournés vers leurs héros. Des refrains plus grands, une rage intacte et, derrière les fanfaronnades, une fidélité qui touche juste : ce sixième disque mérite bien de porter leur nom.
Onze personnes. C’est le public que James Young, patron du Cherry Bar de Melbourne, se souvient avoir compté lors d’un concert d’Airbourne au Town Hall Hotel, en 2004. De la moquette, des canapés, aucune scène. Et Joel O’Keeffe, déjà, qui se dépense comme si Wacken s’étendait devant lui. L’image vaut toutes les biographies : chez ces garçons venus de Warrnambool, l’engagement a précédé l’audience. Plus de vingt ans après, leur nouvel opus semble encore répondre à cette petite salle : jouer à fond, donner aux gens une raison de rester et leur laisser un refrain qu’ils emporteront dehors.
Gutsy remet immédiatement cette obstination au travail. Son démarrage progressif prépare l’impact ; la chanson prend ensuite toute la place, portée par un mot que Joel transforme en devise. Les paroles parlent de coups encaissés, de souffle conservé, de la volonté de repartir avec les os remis tant bien que mal en place. Cette détermination physique convient admirablement à une voix aussi râpeuse, dont les poussées les plus féroces débordent le seul héritage de Bon Scott et de Brian Johnson. Joel possède toujours cette façon de projeter le chant comme s’il fallait atteindre quelqu’un au fond de la salle. Autour de lui, les guitares de Brett Tyrrell et les siennes mêlent mordant et souplesse blues, tandis que Ryan O’Keeffe et Justin Street assurent une assise franche, immédiatement lisible. Les chœurs élargissent encore le cadre. Quatre musiciens, mais déjà la place pour quelques milliers de voix supplémentaires.
Ce qui compte ici, c’est aussi l’air qui circule entre les coups. Dans un témoignage, James Young insiste sur cette maturité nouvelle : Airbourne comprend mieux la valeur de l’espace. Voilà une piste autrement intéressante que la sempiternelle surenchère de décibels. Un riff bien installé peut peser davantage qu’une cavalcade permanente. Un refrain gagne à être attendu. La fougue bénéficie, elle aussi, d’un peu de métier.
Le travail de Brian Howes à la production, de Mike Fraser à l’enregistrement et de Zakk Cervini au mixage accompagne cette ambition. Le son conserve son épaisseur tout en donnant aux instruments une présence distincte. Quant aux sessions au Music Farm, près de Byron Bay, sur une ancienne console Neve des studios Alberts, elles inscrivent jusque dans la fabrication du disque ce lien avec l’histoire du rock australien.
Here She Comes et Who Put the Rhythm in You?, coécrits avec Bryan Adams et Mutt Lange, illustrent particulièrement bien l’ambition mélodique de l’ensemble. Leurs refrains possèdent cette évidence trompeuse des chansons dont on croit connaître la suite avant de l’avoir apprise. Le second ajoute une façon plus souple de faire chalouper la mécanique. On imagine aisément le moment où le public s’emparera du titre pour le renvoyer vers la scène.
Sur le comptoir, évidemment, les bonnes manières ne tiennent pas longtemps. Kid in a Candy Store raconte une escapade tarifée qui coûte au narrateur jusqu’à sa guitare ; Christmas Bonus transforme les fêtes en plaisanterie franchement sexuelle. L’humour peut faire sourire, et ses représentations féminines peuvent aussi sembler datées. On pourrait ici soulever une réserve recevable : la tradition du genre ne rend pas chaque sous-entendu irrésistible. Cette grosse malice fonctionne surtout lorsqu’elle rencontre une chanson assez solide pour la porter.
Heureusement, le disque a du répondant au-delà de ses histoires de chambre. Sky High mise sur le groove ; Bogotá prend une allure plus posée, avec un tempo médium qui renouvelle utilement la poussée de l’ensemble. Dans ce dernier, une rupture devient le prétexte à une fuite euphorique vers la Colombie. Le narrateur s’invente une nouvelle vie au milieu des néons, et sa vantardise prend des proportions de bande dessinée.
D’autres personnages ont davantage de comptes à régler. Last Man Standing met en scène un parcours d’ascension cabossé, traversé par la violence et le refus de céder. Hells Got No Vacancy pousse la légende du mauvais garçon jusqu’à imaginer un criminel dont même le diable se méfierait. Il y a du cinéma populaire dans ces textes : des origines difficiles, des poings serrés, des héros excessifs. Leur simplicité donne aux refrains quelque chose de facile à saisir et à partager.
Puis, au milieu de cette compagnie tapageuse, une phrase d’Alive After Death (Last Plane Out) change la lumière. Il demande qu’on prononce son nom, qu’on chante ses chansons, qu’on rejoue ses riffs. Les paroles lui rendent une langue, des poumons, des mains. L’image est remarquablement concrète : chaque geste du fan reconstitue un morceau du musicien absent. La notice fournie avec le titre confirme cette intention de Joel, qui pense notamment à Lemmy et à la manière dont l’écoute maintient sa présence. On comprend alors ce que cette musique peut contenir de tendre sous ses manières brutales. Toute cette énergie sert aussi à retenir quelqu’un.
Send Me to Rock ’n’ Roll Heaven prolonge ce lien en imaginant le concert qu’aucun billet ne permet d’acheter. Bonham derrière les fûts, Malcolm à la rythmique, Eddie dans les guitares ; Lemmy, Bon Scott, Doc Neeson et Little Richard traversent également les paroles. Les roadies ont leur place, eux aussi. Ce détail compte : Airbourne se souvient d’une communauté entière, de ceux qui montent sur scène comme de ceux qui la rendent possible. Voilà ce qui donne du relief à cet album éponyme. Ses ressemblances avec AC/DC restent évidentes, ses chemins sont souvent connus. Pourtant, la conviction des interprètes, l’efficacité des chansons et ces marques d’attachement lui donnent une vraie raison d’exister. La familiarité devient ici un plaisir que l’on retrouve et que l’on transmet.
On peut y venir pour Gutsy, y rester pour les refrains, puis découvrir que les hommages donnent envie de reprendre le disque depuis le début. De quoi lui réserver une place dans la collection, à portée de main les soirs où l’on veut retrouver cette compagnie.
Au Town Hall Hotel, ils étaient onze. Sur Airbourne, il y a aussi tous ceux qu’on ne voit plus.
