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Seize ans après Omega Wave, Forbidden revient avec un album qui regarde notre époque droit dans les yeux. Divisions entretenues, planète asphyxiée, consciences sous influence : les Californiens trouvent matière à un thrash technique, mélodique et inquiet. Porté par la voix de Norman Skinner et une formation renouvelée, ce sixième album ouvre un chapitre particulièrement enthousiasmant.
Le premier morceau s’appelle Single Point Failure. Le dernier, Flower of Life (Chaos by Design). D’un point de rupture à une fleur de vie : voilà un trajet qui donne envie d’examiner les onze pistes comme les pièces d’un même dossier. On y découvre une humanité qui s’organise pour avancer, puis multiplie les moyens de se diviser, de s’aveugler et de s’étouffer. Forbidden transforme cette matière sombre en une musique remarquablement vivante.
L’histoire commence en 1985, à Fremont, sous le nom de Forbidden Evil. Dans une Bay Area déjà bouillonnante, le groupe développe un thrash où les guitares techniques rencontrent un chant capable de prendre de la hauteur. Forbidden Evil, en 1988, puis Twisted into Form, en 1990, fixent deux repères essentiels. Les années suivantes apportent les détours de Distortion et Green, avant les interruptions et le retour discographique d’Omega Wave en 2010. La reprise d’activité de 2023 conduit aujourd’hui à cet album homonyme. Le choix du titre donne à ce nouveau départ une force toute particulière.
Craig Locicero et le bassiste Matt Camacho assurent le lien avec cette histoire. Autour d’eux, Norman Skinner au chant, Chris Kontos (ex-Machine Head) à la batterie et Jeremy Von Epp à la guitare apportent une autre énergie. Cet équilibre de musiciens confirment la réussite du disque : une identité immédiatement reconnaissable, qui retrouve de la liberté grâce à ses nouveaux interprètes.
Le diagnostic devient très concret avec Divided by Zero. Les paroles exposent les camps qu’on nous demande de choisir, les préjugés, les écrans auxquels on croit trop vite et les controverses qui remplacent les conversations. Le texte nous implique dans le mécanisme : chacun peut contribuer à resserrer le piège qui l’enferme. Cette colère possède un objet, des acteurs et des conséquences. Elle donne aux riffs une raison de mordre.
Mutually Assured Dysfunction pousse la réflexion jusqu’aux dirigeants. Forbidden détourne la logique de la destruction mutuelle assurée et interroge la confiance placée dans leur rationalité. Que reste-t-il de cette garantie quand les petites phrases prennent le dessus sur le fond ? La férocité du morceau accompagne cette défiance. Quant à Burning the Lungs of Earth, Locicero en précise ouvertement la cible : la destruction des écosystèmes, les catastrophes humaines et naturelles, l’avidité économique et les responsabilités politiques. Le thrash retrouve ici une fonction qui lui va bien : rendre l’indifférence inconfortable.
Psyclops déplace ensuite le regard vers l’intérieur. Sommeil, hypnose, labyrinthe, perception faussée : ses images permettent d’y lire un appel à retrouver son discernement. Cette lecture reste ouverte, conformément au souhait de Locicero. Le texte gagne à conserver cette ambiguïté. Sa marche lourde et hypnotique laisse à l’auditeur le temps de reconnaître ses propres angles morts.
Succéder à Russ Anderson représentait forcément une épreuve. Norman Skinner apporte une réponse convaincante par l’étendue de son registre : attaque râpeuse, chant clair, montées aiguës et inflexions plus sombres. Son passé dans Imagika éclaire cette aisance entre agressivité thrash et sensibilité heavy. Il donne aux chansons plusieurs façons de se faire entendre, de l’avertissement à la menace. Brann Dailor, de Mastodon, intervient également au chant sur Sycophantasy, ajoutant une couleur bienvenue à cet ensemble déjà bien incarné.
Chris Kontos donne à cette musique une présence physique décisive. Sur Burning the Lungs of Earth, sa batterie imprime des grooves puissants et des relances aux toms qui rendent les changements de direction particulièrement efficaces. La basse de Camacho ancre l’ensemble. Au-dessus, Locicero et Von Epp construisent leurs attaques avec des riffs incisifs et un vrai dialogue entre les guitares. La précision permet de multiplier les virages sans affaiblir l’impact. Divided by Zero en tire une bonne part de sa force.
The Burden et Sol Grave figurent parmi les grandes réussites de ce nouveau chapitre : le premier resserre riffs et mélodies, le second ouvre davantage l’espace aux développements et aux guitares solistes. L’exécution impressionne, mais l’intérêt dépasse la seule difficulté d’exécution. Les musiciens savent construire une tension, la déplacer, puis la relancer. Forbidden retrouve là une qualité précieuse du thrash technique : donner envie de suivre une composition jusque dans ses détours.
L’album réserve justement de la place à d’autres formes d’inquiétude. Avec DCLXVI, la progression se fait plus pesante, presque doom, entourée de voix claires superposées. Jisei réduit encore la pression : guitares claires et chant méditatif composent une halte chargée de tristesse. Ces passages élargissent la palette émotionnelle du disque. La menace demeure, mais change de visage. Cette capacité à faire exister le malaise dans le calme donne beaucoup de relief à l’ensemble.
L’enregistrement à Sharkbite Studios, à Oakland, et la production assurée par Craig Locicero, Chris Kontos et Zack Ohren accompagnent cette ambition. La densité sonore convient aux assauts comme aux atmosphères plus troubles. L’originalité se trouve surtout dans leur coexistence : Forbidden fait circuler son langage entre le thrash de la Bay Area, les lignes vocales du heavy et des constructions plus progressives. Le groupe dispose d’assez de personnalité pour que ces mouvements restent cohérents.
Puis arrive Flower of Life (Chaos by Design), ample conclusion de plus de neuf minutes. Locicero associe ce morceau à la singularité et à l’informatique quantique, avec le vertige de découvrir des choses qui pourraient nous dépasser. Cet éclairage invite à prolonger notre lecture : après les divisions et l’aveuglement, voici la question de ce que l’humanité croit pouvoir maîtriser. L’ouverture progressive de la composition offre à cette interrogation une échelle à sa mesure.
Une heure passée, cette ambition peut demander de la disponibilité mais ce nouvel opus mérite amplement qu’on lui accorde le temps qu’il réclame. Accordez-lui cette heure et faites-lui une place dans votre collection. Ces musiciens ont encore des choses à dire et les moyens de les défendre avec conviction sur scène. Entre la force des riffs et les questions qu’ils portent, ce retour donne de solides raisons de soutenir le groupe en achetant son album.
Un retour magistral qui propulse Forbidden parmi les prétendants les plus sérieux au titre d’album metal de l’année 2026.
