Site Internet
On pourrait prendre ces hurlements pour une déclaration de guerre, ce serait se tromper de cible. Cinq ans après Positive Aggressive, Godslave s’attaque au découragement, à l’isolement et à la haine de soi. Le quintette allemand ne dépose pas les armes musicales : il leur trouve une autre utilité. Derrière ce disque éponyme, une question demeure : comment apprivoiser le feu intérieur sans se laisser consumer ?
Les racines du groupe remontent à Slavery, actif dès 2000, avant le changement d’identité et la parution de Bound by Chains en 2008. Son thrash s’est progressivement ouvert à davantage de mélodie, tandis que la santé mentale et les messages constructifs s’affirmaient dans les textes, particulièrement à partir de Reborn Again en 2018.
Mais chanter la résistance ne protège pas des difficultés. Une période éprouvante, exposée dans le documentaire Hinter der Kulisse, a fragilisé l’avenir du groupe. Le retour aux influences communes avec l’album hommage Champions a ensuite permis aux cinq musiciens de se retrouver, musicalement et humainement.
Né d’échanges, d’idées partagées et d’un travail résolument collectif, Godslave porte donc bien son nom. On peut y lire moins l’annonce d’un nouveau départ que la décision de continuer ensemble. Inscrire son identité sur une pochette ne suffit pas : encore faut-il que cinq personnes aient envie de la défendre dans les mêmes chansons.
Cette reconstruction donne du poids au propos. Pas question de confondre positivité et obligation d’aller bien : dépression, rejet de soi, besoin d’appartenance, empathie et pardon nourrissent les textes. Il ne s’agit pas d’effacer les blessures, mais de ne plus leur laisser toute la place.
Square One est particulièrement révélateur. Il rattache le morceau à la dépression ; le groupe précise cette impression de revenir au départ après des tentatives infructueuses. Son propos introduit toutefois une distinction précieuse : perdre du terrain ne signifie pas nécessairement perdre l’expérience acquise. Recommencer n’efface pas tout ce qui a précédé. Cette nuance rend le message autrement plus intéressant qu’un encouragement lancé à quelqu’un dont on n’aurait pas pris la peine de comprendre l’épuisement.
And Yet I Stand aborde, lui, la confrontation avec la haine de soi. Le titre peut se lire moins comme une proclamation d’invincibilité que comme un constat obstiné : malgré ce qui se passe à l’intérieur, quelqu’un tient encore debout. Dans cette perspective, la résistance n’a pas besoin d’être spectaculaire pour avoir de la valeur.
Repaid in Kind déplace le regard vers l’empathie et le pardon. Voilà une direction qui mérite d’être soulignée : plutôt que d’exploiter uniquement le potentiel dramatique de la rancœur, Godslave s’intéresse à ce qui pourrait en interrompre la circulation. On peut y voir une autre conception de la force, qui ne se mesure pas exclusivement à la violence de la riposte.
Avec Part of the Pack, enfin, la recherche d’appartenance trouve un prolongement musical dans un refrain particulièrement fédérateur. La meute n’est plus seulement un emblème de puissance : elle devient l’endroit où ne plus rester seul. Reprendre les mêmes mots à plusieurs prend alors une signification qui dépasse le simple réflexe de concert.
Reset, Rebuild, Reclaim ouvre le disque en associant attaques rapides, passages plus lourds et changements d’allure. La vitesse n’y constitue pas une fin en soi : ralentir permet aussi de redonner du poids au riff avant de relancer la course. Cette mobilité évite de confondre intensité et accélération permanente.
Au chant, Thommy alterne aigus abrasifs et inflexions plus graves et sales. Overkill fournit un repère, sans effacer sa personnalité : les messages positifs ne s’accompagnent d’aucun adoucissement vocal. Les guitares de Bernie et Manni conjuguent impact et mélodie. A Future in Motion mêle énergie punk/crossover et accents heavy, tandis que And Yet I Stand s’appuie sur le groove et la double grosse caisse de Tobi, qui apporte davantage que de la vitesse. Les solos restent au service des chansons : Manni privilégie les arrangements à la démonstration, son goût pour Blind Guardian éclairant cette sensibilité mélodique.
Signée Phil Hillen et Manuel Zewe aux Su2 Studios de Dillingen, la production donne du poids à cet équilibre, notamment sur The Road Not Taken et And Yet I Stand. Une réalisation imposante, soutenue par une écriture qui préfère varier les angles d’attaque plutôt que frapper toujours au même endroit.
Let the Fire Come et The Fire That Calls Me ne sont pas simplement deux titres partageant la même image. Ils forment un couple thématique : le feu intérieur comme force destructrice d’un côté, comme source de chaleur et de protection de l’autre. Cette opposition est explicitement revendiquée dans le dossier de presse. Le premier explore un territoire influencé par le death metal. Ses choix rythmiques plus pesants et ses passages moins prévisibles, donnent à cette face sombre une traduction musicale distincte. Godslave ne se contente donc pas de changer les mots en conservant exactement la même manière de les mettre en scène.
Avant le final, The Sum of All Wounds rassemble instrumentalement des riffs du disque. Ce retour sur les éléments précédents peut se lire comme un moment où l’on cesse d’avancer pour regarder ce que l’on emporte. Les blessures du titre ne disparaissent pas ; musicalement, quelque chose se réorganise avant la dernière étape. Puis The Fire That Calls Me ouvre une autre perspective, avec son introduction acoustique et une ampleur qui rapproche le morceau du heavy et du power metal. La participation de Laura Guldemond, de Burning Witches, ne se limite surtout pas à une invitation prestigieuse : elle prend le rôle du feu protecteur. Sa présence vocale donne ainsi une incarnation à l’autre moitié du symbole. Le contraste devient alors plus riche qu’une opposition entre brutalité et douceur. Il suggère une question : faut-il éteindre toute cette énergie, ou apprendre à ne plus la laisser nous détruire ? C’est cette lecture qui donne au final sa portée, au-delà de son ambition mélodique.
Godslave ne réinvente pas le thrash : il lui donne une raison de mordre. Riffs incisifs et refrains mémorables portent une conviction : l’agressivité peut servir autre chose que le désespoir. La force du disque tient à cette cohérence entre puissance musicale, textes engagés et unité retrouvée. De Reset, Rebuild, Reclaim à The Fire That Calls Me , le parcours mérite une écoute intégrale et une place dans votre collection plutôt qu’un passage distrait en playlist. On peut tendre la main sans baisser le volume.
