Salut, et merci de nous parler de la nouvelle production de Pensées Nocturnes, Douce Fange ! Cet album marque une nouvelle collaboration avec Les Acteurs de l’Ombre après quelques albums autoproduits… Comment se passent ces allers-retours entre le label et l’indépendance ?

Effectivement, pour refaire l’historique, les deux premiers albums de Pensées Nocturnes sont les deux premières sorties de chez LADLO, donc on a démarré ensemble, concrètement, et aujourd’hui, on poursuit l’aventure ensemble. En effet, j’ai fait une petite infidélité à LADLO en sortant À boire et à manger et Ceci est de la musique… mais sans rancune, puisqu’on est revenus chez eux pour Grand Guignol Orchestra et Douce Fange ! Je dirais qu’on se connaît très bien, qu’on a nos habitudes de travail… On parle quand même de cinq albums chez le même label, ça commence à faire, et on sait quoi attendre les uns des autres […] Je vais pas dire que c’est par facilité, mais c’est vrai qu’on préfère passer plus de temps à faire de la musique, à la composer et à l’enregistrer qu’à démarcher un label… Ça fonctionne pas trop mal, on change pas une équipe qui gagne !

J’ai beaucoup aimé l’album, et je dois dire que son titre prête à sourire. On perçoit tout de suite la référence à Charles Trenet… pardon, Charles La Traînée, aussi bien dans le titre que sur la pochette… Quelle signification peut-on lui attribuer ?

Et bien, tu l’as dit, l’idée, c’était carrément de mettre le côté « France » en avant. Grand Guignol [Orchestra], lui, était plutôt orienté vers le cirque ; c’était pleinement assumé et cette ambiance de fête foraine était la base conceptuelle de l’album. On a aussi adapté cette imagerie en live, en clowns clochards dégueulasses, et ça a pas mal pris… sauf qu’on ne souhaitait pas non plus s’inscrire là-dedans en tant que « cirque black metal », et il était important pour nous de marquer une rupture à ce niveau, avec ce nouvel album. On a donc plutôt déplacé le curseur vers le côté franchouillard franco-français — qu’on a toujours plus ou moins développé, avec du chant en français, pas mal d’accordéon entre autres, et pas mal de références… Le titre se devait d’incarner, justement, ce côté « baguette, béret, tour Eiffel et coq français », donc ça colle pas trop mal, Douce Fange !

Cette idée ressort aussi beaucoup dans la musicalité qui fait très « danses de salon » et dans les thématiques abordées qui sont peu ragoûtantes… J’avoue que cette question vient de mon interprétation personnelle, mais ne peut-on pas y voir une manière de tordre le cou aux états d’esprit nostalgiques selon lesquels la France, c’était mieux avant, à une certaine époque, alors que cette époque était marquée par la violence ?

Je dirais qu’un des fondements de PN, c’est pas forcément de faire du beau avec du moche, mais de mettre en avant le côté boiteux, malade, qui fonctionne pas très bien, qui est un peu bancal et l’assumer pleinement. Par exemple, on a pas mal de passages qui sont hyper mal joués, très dissonants, très déstructurés… mais assumés. Je veux dire, c’est vraiment appuyé pour souligner ce côté « regardez, on fait de la merde, mais ça marche bien ! » (rires) Donc oui, ce à quoi tu fais référence, ça s’inscrit là-dedans. Aujourd’hui, PN, c’est plutôt prendre les choses sur le côté et éviter de reproduire les trucs nickels, carrés, pile-poil, bien conformes dans le petit paquet et que tout le monde attend ; c’est plutôt prendre les gens à revers, leur foutre un truc hyper dissonant et mettre dedans un petit côté enfantin ou un truc vraiment kitsch pour les déstabiliser et leur faire perdre pied. L’idée, ce n’était pas tant de rabaisser le côté « idéaliste français », mais finalement, tu as raison, ça permet aussi de s’inscrire en faux sur le fait que y a que ça de vrai, qu’on est les meilleurs parce qu’on a un coq comme emblème… Évidemment, aujourd’hui, le projet ne cherche pas à idolâtrer un style musical, une nation, un concept philosophique ou autre, mais plutôt à tourner en dérision tout ça.

D’un point de vue musical, peut-on aussi voir cela comme un pied de nez (sans méchanceté !) à ceux qui pensent que Pensées Nocturnes aussi, c’était mieux avant, à l’époque où ça faisait du black dépressif et que, osons le dire, ça portait encore bien son nom ?

(rires) Oui, tout à fait ! D’ailleurs, je ne sais pas si tu as noté le petit clin d’œil dans l’artwork… On nous le remet à toutes les sauces, Vacuum, l’album idéal, et c’est vrai que c’est assez frustrant de se dire qu’il y a encore plein de gens qui n’attendent que ça. Il a onze ans, cet album (ndlr : Vacuum a en fait treize ans, étant sorti en 2009) ; c’était un brouillon, un déchet, un premier jet finalement assez facile à faire, et beaucoup s’en contentent… Évidemment qu’on tourne ça en dérision, comme on tourne le groupe lui-même en dérision ! On ne se prend pas au sérieux, c’est ça qui fait notre force. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, pour nous attaquer, c’est un peu compliqué puisque finalement, c’est ce qu’on cherche, en détruisant toutes les certitudes, que ce soient celles des black metalleux, du jazz, du chauvinisme comme tu l’as dit… On ne laisse pas beaucoup de choses dépasser pour qu’on nous accroche, donc oui, c’est aussi un pied-de-nez à nos débuts, parce que je trouve triste qu’il y ait des gens qui idolâtrent encore ça. Je trouve ça un peu dommage…

Comme la promotion ne se prive pas de le rappeler, c’est une musique qui s’écoute en étant alcoolisé, mais dans quel état d’esprit faut-il se trouver pour composer et enregistrer du Pensées Nocturnes ?

(rires) Mine de rien, même si on ne se prend pas trop au sérieux, ça demande quand même pas mal d’énergie et de concentration. Même si au premier abord, ça paraît une musique d’alcooliques, y a un peu de travail derrière… Étonnamment, si tu veux, on picole pas trop quand on crée un nouvel album de Pensées Nocturnes. Par contre, on se rattrape beaucoup sur les répètes et en concert… faut faire son choix ! (rires) Je dirais que pour optimiser la production et le rendement, il vaut mieux avoir tous ses esprits pour composer. C’est peut-être pire de se dire qu’il faut être à jeun pour composer ça ; c’est qu’il y a d’autres problèmes derrière qu’on ne va pas aborder ici… Le côté festif, alcoolisé et joyeux qu’on développe dans le concept prend vie sur scène. On n’a jamais eu autant de retours positifs et pris notre pied en live que lorsque les gens en face de nous… avaient déjà bien commencé la soirée. (rires)

À propos de composition, les rythmes des danses de salon et du black ne vont à première vue pas très bien ensemble parce qu’ils sont très différents. Quel travail effectuer pour combiner les deux ?

C’est vrai que c’est une sorte de challenge qu’on se donne ; c’est assez rigolo. L’objectif, c’est de se demander « bon, comment je fais pour donner vie à ce truc-là alors que ça semble impossible au départ ? ». Le tout étant de ne pas choquer, parce que ça aurait été facile de faire du copier-coller et de mettre des trucs dans du black en disant « vous avez vu, on fait de l’expérimental, on est les meilleurs du monde ! » L’idée, c’est finalement d’avoir un rendu qui fonctionne et qui reste naturel […] C’est pas forcé, en fait, faut que ça glisse tout seul. Tout l’enjeu se déroule là-dedans, c’est vraiment « comment on fait pour travailler ce morceau-là pour que les gens se disent que ça reste du PN ? » Ça demande beaucoup d’essais, beaucoup d’allers-retours ; on y va par tâtonnements, puisqu’on innove, du coup, forcément, on ne sait pas trop quel sera le rendu. La conclusion, c’est que pour avoir un truc qui fonctionne, t’en mets dix à la poubelle ! C’est pas mal de boulot, mais le jeu en vaut la chandelle.

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Quand j’ai écouté l’album et essayé de m’immerger dans l’ambiance, j’ai repensé à l’atmosphère d’un Paris sale et coupe-gorge décrite dans un roman comme Le Parfum. Quelles sont tes sources d’inspiration pour retranscrire une telle ambiance ; des romans de ce genre, peut-être ?

Là-dessus, y a pas de règles ; tu vois, y a pas un film ou un roman ou quelque chose de particulier dont on s’est inspirés, et on ne cherche clairement pas à s’inscrire dans une réalité historique, que ce soit dans les morceaux, l’imagerie et les graphismes. On a même très souvent des incohérences chronologiques qui sont glissées dans les albums pour casser cet aspect-là. Pas de règle, j’ai envie de dire que c’est plutôt le feeling, en fait… et en ça, je pense qu’on tombe un peu dans la parodie […] Si tu veux, quand tu prends Douce Fange, t’as des références à Maïté, à Poelvoorde, à des choses qui sont complètement en dehors de l’époque fin XIXème, là où on voudrait amener les gens… C’est totalement assumé, on ne se donne pas trop de contraintes là-dessus.

Au sujet d’événements historiques, La Semaine Sanglante évoque des massacres extrêmement barbares…

En fait, c’est un chant révolutionnaire qui a été repris […] Évidemment, ça fait référence à la Révolution française et surtout à la guillotine qui faisait tomber les têtes. Du coup, on est bien postérieur à l’époque fin XIXème à laquelle je faisais référence tout à l’heure, mais l’idée était plutôt de mettre en exergue le fait que parfois, c’est plutôt pas mal d’être anti-conformiste, de donner vie à cet esprit qui remet en cause le système et qui va à l’encontre des règles établies. Le but, c’était ça, mais aussi de faire appel à un côté un peu barbare de la population, dans une ère qui n’est pas si éloignée que ça… En cela, finalement, le morceau s’inscrivait bien dans l’esprit de PN. L’idée n’était pas du tout d’avoir un relent monarchique ou anti-monarchique ou de s’inscrire dans un combat idéologique ou politique, ce n’est pas du tout l’objet.

Finalement, les deux extraits promotionnels, Le Tango du Vieuloniste et Gnoles, Torgnoles et Roubignoles, sont les plus « accessibles », surtout par rapport à d’autres très sombres et violents comme Quel Sale Bourreau ! ou Fin Défunt, pour ne citer que ces deux exemples…

Je ne sais pas… Au niveau des paroles, clairement, oui, mais au niveau musical, je n’ai pas assez de recul pour savoir s’ils sont plus enjoués ou plus… radiophoniques, on va dire ! (rires) […] Si Tango a été choisi, c’est par le fait qu’il est relativement court, et même s’il est assez déstructuré, il est quand même très rythmé bien que pas forcément facile d’accès au premier abord. À l’inverse, Gnole a plutôt été choisi pour son côté linéaire — même si, encore une fois, c’est toutes proportions gardées parce que rien n’est jamais très linéaire chez PN —, mais moins déstabilisant, disons, que les autres morceaux auxquels tu fais référence. […] Après, je pense qu’il y a aussi d’autres passages un peu dansants ; ceux-là plus que les autres, je ne sais pas. Toujours est-il que l’aspect dansant, on l’a pas mal développé en gardant dans l’inconscient l’aspect live qui s’est rajouté. C’est-à-dire qu’on ne compose pas les morceaux pour qu’ils soient joués sur scène après, parce qu’on a déjà pas mal de morceaux pour ça et qu’il ne s’agit pas de se contraindre avec l’aspect « live ». Néanmoins, je pense qu’inconsciemment, on se dit « tiens, celui-là passerait bien en live », et assez étonnamment, il arrive que des gens dansent lors des lives de PN. C’est assez étrange et assez rigolo à voir, mais ça arrive assez régulièrement, surtout quand, comme je l’ai dit tout à l’heure, les gens ont déjà bien entamé la soirée…

En parlant de scène, vous y jouez à plusieurs depuis 2017. Comment en êtes-vous venus à travailler ensemble ?

Ça s’est fait assez naturellement, parce que le line-up est principalement composé de membres avec qui j’évoluais déjà dans d’autres formations et avec qui j’ai déjà joué en live, donc le choix était vite fait. Ça venait d’un besoin d’évoluer un peu, puisque les cinq premiers albums étaient des albums solo, et faire du black metal en pantoufles à la maison, c’est rigolo un moment, mais je ressentais le besoin de faire évoluer le projet de façon concrète et d’attraper le public par d’autres biais que simplement musicalement. J’avais besoin de cette interaction avec le public… On a donc développé ce biais-là en se demandant comment on allait surprendre les gens, les provoquer, les déstabiliser en concert… En fonction des dates, ça fonctionne pas trop mal, et on poursuit cette réflexion aujourd’hui.

Ça paraît un peu compliqué de répondre au vu des restrictions, mais quand espérez-vous  tous remonter sur scène ?

Ça va faire deux ans qu’on n’a pas joué, et clairement, j’ai essayé de repousser au maximum la sortie pour être certain de ne pas être emmerdé avec le Covid. Puis finalement, quand y en a plus, y en a encore ! (rires) On travaille quand même dessus : on est en train de monter les dates pour mars et avril. J’espère qu’on ne va pas être déboutés, mais on verra. Ce serait vraiment dommage de ne pas accompagner la sortie de Douce Fange par des dates, parce que je pense que tout le monde en a besoin et qu’on n’attend tous que ça… Là, on ne peut que serrer les fesses et espérer !

Certains comparent Pensées Nocturnes à Peste Noire, pour les initiales mais aussi pour les thématiques similaires, et également à Diapsiquir, qui semble pourtant diamétralement opposé par son style black metal indus… Comment vis-tu ces comparaisons ?

J’en suis absolument ravi […] J’ai énormément de mal à écouter du black metal, parce qu’en en faisant moi-même, je me demande toujours ce que ces gens-là vont pouvoir m’apporter, ce qu’ils font de nouveau, de mieux, ce qu’ils ont inventé de plus que moi, comment je peux me prendre une claque en me disant « putain, pourquoi j’y ai pas pensé avant ? »… Ce que je cherche avant tout, c’est l’audace plutôt que les résultats. Quand on écoute un Diapsiquir, parfois, au niveau du son et de la prod, c’est vraiment à chier, mais tu as des coups de génie que tu ne trouves nulle part ailleurs  au niveau du chant, des montages, des ruptures… Même si on ne s’inscrit pas du tout dans le même registre, je considère que d’un point de vue artistique, en plus du côté maladif, on est sur la même longueur d’onde. Peste Noire, c’est plutôt le côté autodérision : il ne se prend pas au sérieux, il se fout de la gueule de tout le monde, y compris de lui-même, sans arrêt, et c’est en ça qu’on est aussi à peu près sur la même longueur d’ondes. […] Aujourd’hui, on fait très souvent référence à Peste Noire en les prenant à revers ; par exemple, on avait fait un patch CPN pour « Cirque Peste Noire », et il y a encore un petit clin d’œil dans l’artwork, avec des jeux de mots bien pourris pour y faire référence… Tout ça, c’est parce que j’admire le côté artistique et le fait d’avoir de l’autodérision, qui manque à 99,9 % des projets. Après, au niveau du choix idéologique, je ne vais pas me prononcer là-dessus. Je n’ai pas du tout envie d’embarquer PN là-dedans parce qu’on ne parle pas du tout de politique et que je n’ai pas forcément à répondre à ce sujet […] Comme tout PN, tout Peste Noire ne m’intéresse pas forcément musicalement ; clairement, le dernier album est à chier… du moins, personnellement, je n’arrive pas du tout à l’apprécier comme les précédents. Il n’y a pas que du bon, mais c’est aussi le propre de l’audace, du test, de l’innovation : on ne peut pas réussir à tous les coups.

Tant qu’à rester dans le côté franchouillard, est-il prévu que Pensées Nocturnes rende hommage à quelques autres personnalités un peu « beauf », comme par exemple Patrick Sébastien ?

Vois-tu, on est un peu sur une corde sensible : la difficulté, c’est de ne pas tomber dans le « gros beauf » — là où Peste Noire tombe souvent, pour le coup. Je parlais d’audace tout à l’heure, mais faire de l’audace seulement pour ça… Il ne s’agit pas de faire une parodie de Papillon de lumière déguisés en Pikachu, c’est hyper facile. On ne cherche pas la facilité et faire référence à Patrick Sébastien avec Tomber la chemise ou Le petit bonhomme en mousse… on n’y viendra pas tout de suite. C’est pas parce qu’on a joué au Motoc’ qu’on va faire des morceaux pour leur faire plaisir ! (rires) On reste dans le bas de plafond, mais pas dans la facilité.

Merci beaucoup ! Quelques derniers mots pour les lecteurs ?

Merci à toi pour l’interview et pour ton temps ! J’espère qu’on pourra donner vie à cet album en live très vite, parce que ça nous manque, mais malheureusement, rien n’est moins sûr… Merci, et à bientôt !