Inferno Festival 2025 - jour 2
Rockefeller 1349, Septicflesh, Kylesa, Blood Incantation, Gaerea

John Dee      Aeternus, Non Est Deus, Ponte del Diavolo, Rosa Faenskap

Date 18 avril 2025
Chroniqueur Ségolène Cugnod/Oli de Wacken
Photographe Ségolène Cugnod

Gaerea : Ce deuxième jour de festival, à l’instar du premier, démarre sur les chapeaux de roue avec Gaerea. Étoile montante du post-black metal, le groupe originaire du Portugal s’est approprié le genre qu’il cuisine et sert à sa sauce, c’est-à-dire relevé au porto, et avec fort bon goût, je vous prie. Tout chez Gaerea transpire — ou plutôt respire — la mélancolie profonde et viscérale par tous les pores, que tous ses cinq membres véhiculent au travers d’une prestation évoluant entre élégance et brutalité, avec savoir-faire et surtout un investissement de taille. Évoluant entre « pur » black à ses débuts et post-black, la musique de Gaerea est aussi mâtinée d’influences post-hardcore de plus en plus présentes au fil des années. Tout est affaire de revirements imprévisibles, des structures des morceaux à la présence scénique des musiciens. En tête, le frontman Guilherme « Alpha » Henriques, dont le jeu vocal et physique fascine autant qu’il donne du fil à retordre au niveau de la prise de vue. Tout de même, a-t-on idée de prendre des poses dignes d’un mannequin Vogue en plus de faire étalage de sa palette vocale ! « C’est bon d’être de retour ! » clame-t-il entre deux titres — la première venue à l’Inferno du groupe remontant à 2023. Au vu de l’enthousiasme que ne dissimulent pas les masques, on ne peut que le croire ! Un enthousiasme que les spectateurs déjà nombreux ont bien l’air de partager, tout comme moi qui suis plus que ravie de retrouver le groupe près de trois ans après l’avoir découvert sur scène en 2022, à l’occasion des dates lyonnaises de la tournée accompagnant la sortie de l’album Mirage — toujours bien représenté dans la setlist au passage. Gaerea livre ce qui peut d’emblée être considéré comme une des prestations les plus marquantes de l’Inferno 2025, qui confirme son statut de groupe aussi beau que bon et qui se doit d’être découvert sur scène. Aux éventuels curieux, je ne peux que conseiller de foncer ! [Ségolène]

Rosa Faenskap : Curiosité parmi les curiosités comptant à l’affiche de l’Inferno 2025, Rosa Faenskap ne m’inspirait pourtant pas tant celle d’assister à sa performance. En cause, des morceaux qui, à la première écoute, m’ont paru se perdre autant dans leurs durées inégales que dans la diversité des styles musicaux que le groupe revendique explorer… une impression que ce show vient malheureusement confirmer. Post-black metal, hardcore, prog rock, shoegaze se mêlent et s’entremêlent dans un ensemble déstructuré, parfois au point de s’emmêler les pinceaux. Ajoutons à cela le chant principalement assuré par le bassiste Håvard Solli, dont mes tympans ont bien du mal à encaisser les aspects criards et un peu trop plaintifs à leur goût, et nous obtenons autant d’éléments qui m’amènent à me positionner en observatrice détachée plus qu’en participante investie de ce concert. Ceci étant dit, je salue la prise de risque, tout comme la sincérité authentique dont fait montre le trio ; en témoigne ce moment où Emil Vestre, guitariste de son état, s’offre un passage solo au micro. Bon point aussi pour le set-up lumières, très travaillé et empreint de la personnalité du groupe ! [Ségolène]

Blood Incantation : Après Gaerea, la transition est brutale lorsque les Américains de Blood Incantation prennent possession de la scène du Rockefeller. Leur death metal cosmique, mêlant brutalité et longues séquences atmosphériques, captive immédiatement l’audience. Les morceaux aux structures progressives transforment la salle en véritable voyage sonore. Blood Incantation fait partie de ces groupes qui fédèrent une nouvelle génération de fans de death metal et, si le son est un peu trop fort, provoquant un certain inconfort, le succès recueilli par la prestation démontre, s’il le fallait encore, que cette formation atypique fait désormais incontestablement partie des groupes qui comptent. [Oli]

Ponte del Diavolo : Jeune groupe italien ayant débuté sa carrière en 2020, Ponte del Diavolo pratique un doom classique à chant féminin mâtiné d’éléments black metal. La frontwoman Erba del Diavolo joue son rôle à merveille. Telle une sorcière possédée, elle fixe le public, balaie la salle lentement d’un regard perçant, esquisse un sourire faussement innocent, malicieux ou maléfique… Si la musique est assez traditionnelle en son genre, la présence scénique d’Erba del Diavolo fait toute la différence et donne davantage de corps à l’ensemble, que l’on ne saurait trop vous conseiller de découvrir en live. Ajoutons encore que le chant, en anglais et en italien, donne une touche d’originalité qui passe très bien. Une bien belle découverte ! [Oli]

Kylesa : Récemment reformé courant 2024 après huit ans d’inactivité, ce soir marque le retour de Kylesa dans le game des festivals. Le groupe originaire de Savannah dans le sud des États-Unis compte, là encore, parmi ceux faisant figure d’OVNI dans une affiche axée sur le metal extrême de part son style mêlant sludge metal et rock psychédélique, qu’il pousse… à l’extrême, au point que dire que le son est lourd et gras paraît un euphémisme. Les guitares et la basse sont dégoulinantes de sueur et d’effets sonores en tous genres, appuyées par une rythmique ciselée et complexe. Le chant est mixte dans tous les sens du terme, assuré par les fondateurs Laura Pleasants et Phillip Cope, avec une agressivité très animale typique des chanteuses extrêmes dans le cas de la dame. Tous deux excellent sur toutes leurs cordes, de même que les nouveaux membres John John Jesse, bassiste au look aussi excentrique que son nom de scène, et Roy Mayorga, batteur débordant d’enthousiasme. À eux quatre, ils proposent des morceaux denses et complexes face auxquels rester concentré est de rigueur… ce à quoi ne manque pas le public, qui se montre très attentif et respectueux. Bonne découverte pour moi que Kylesa, dont j’ai hâte de voir ce qu’il pourra proposer pour la suite de sa nouvelle carrière. [Ségolène]

Non Est Deus : Parmi tous les groupes à l’affiche de cette édition de l’Inferno jouant sur la scène John Dee, Non Est Deus est bien celui que je savais capable de remplir la petite salle. Après tout, que peut bien demander le peuple d’un pays connu pour ses incendies d’église, si ce n’est de scander « Fuck Your God » et autres joyeusetés blasphématoires à l’unisson avec Noise et ses comparses allemands ? Ces derniers font leur entrée en procession sur fond de chœurs d’église avant d’enchaîner avec Save Us, ouverture qui rentre dans le lard du Christ et le nôtre par la même occasion. Hiob, puis Babylon, ralentissent un peu le tempo, le second laissant une petite place à la guitare lead, avant que s’opère un retour au blasphème agressif et décomplexé avec le sus-nommé Fuck Your God, qui fait lever des poings. Au-delà du message antireligieux asséné sans s’encombrer de subtilité, la doctrine qu’applique le grand-prêtre Noise démontre son efficacité, doctrine qui peut grosso modo se résumer en un principe : KISS, ou « keep it simple, stupid » pour les non-initiés. Ainsi, moi qui ai découvert en premier Kanonenfieber, impliquant les mêmes musiciens, ne suis-je pas surprise de reconnaître le sens du riff mélodique et catchy comme Noise sait en faire preuve. Toutefois, par rapport à son petit frère, Non Est Deus adopte une approche encore plus directe, laissant de côté les éléments death metal au profit du « pur » black metal et l’allemand au profit de l’anglais. Les morceaux, ni trop longs ni trop courts, sont très accessibles, et l’ensemble en devient diablement addictif. En plus d’accrocher nos tympans, Non Est Deus sait aussi nous prendre par la rétine : les quatre Allemands transforment le show en cérémonie impie, dont le maître s’agite dans tous les sens, comme possédé par le mauvais esprit, jette de l’eau que je devine maudite et non bénite sur les spectateurs du premier rang et, clou du spectacle, reçoit une couronne d’épines de la part d’un des guitaristes avant le finale The Last Act. Le seul accroc se situe dans l’absence de bassiste, qui se fait ressentir au niveau du son. Malgré tout, les sermons qu’administrent Noise et Non Est Deus produisent leur effet sur un public qui ne rechigne pas à se laisser endoctriner… encore que, ici, l’expression illustrée serait plutôt « prêcher des convaincus » ! [Ségolène]

Septicflesh : Après quelques minutes qui créent l’attente chez les spectateurs tout comme à l’entrée du pit photo, Septicflesh fait une entrée en fanfare sur la scène Rockefeller, avant d’ouvrir leur set sur The Collector. En fait, autant le dire tout de suite, le groupe reproduira cette entrée en matière tout au long de son set, les musiciens quittant la scène à la fin de chaque titre pour revenir au début du suivant… un peu théâtral, sera-t-on tenté de dire ! En vérité, ce qualificatif s’applique sans problème à l’ensemble de la prestation — ce qui, en soi, n’a rien d’étonnant pour qui a déjà vu Septicflesh en live. Le death metal symphonique que propose le groupe, de même que l’énergie solaire de chacun de ses membres, tranchent avec une affiche et une ambiance générale toutes deux plutôt sombres, au point que la rupture de ton paraît peut-être trop radicale… Parenthèse rafraîchissante ou hors-sujet total, à tout un chacun de s’en faire juge. Les spectateurs au cœur de la fosse semblent en tout cas réceptifs et répondent aux injonctions que leur lance Spiros Antoniou à faire des circle pits, ce qui met un peu de mouvement dans un espace assez statique. Au niveau des titres joués, sans nouvel album à l’horizon, Septicflesh se repose sur le dernier en date, Modern Primitive, ainsi que quelques valeurs sûres comme Portrait of a Headless Man ou The Vampire from Nazareth, de sorte que la setlist, bien qu’efficace, ne crée pas la surprise. En ce qui me concerne, cette impression d’un groupe restant dans sa zone de confort me pousse à me mettre à distance de ce show et d’une formation que j’apprécie pourtant. Je n’exclus pas pour autant de revoir prochainement Septicflesh, dans un contexte plus favorable à l’expression de son style et avec un peu de nouveauté en plus… [Ségolène]

Aeternus : Un peu de cuir, un peu de clous mais pas trop, des gueules de méchants, un headbanging vigoureux chez les musicos et un death classique aux relents guerriers. Et tiens, voilà un beau circle pit ! Puis un solo mélodique… en résumé, du bon vieux death de brutes. [Oli]

1349 : Tête d’affiche de cette deuxième soirée de l’Inferno 2025, 1349 compte parmi les références du « true Norwegian black metal » à thème satanique et apocalyptique, orné de corpse paint et de piques de la taille de lames de couteaux et, ce soir, force est de constater qu’il n’a pas volé sa place. Du haut de son nom tiré d’une année noire au sens littéral puisqu’il s’agit de celle ayant vu l’arrivée de la Mort Noire en Norvège, qui a signé la fin de l’âge d’or du pays, le groupe respire la tragédie, la pestilence et la violence jusqu’au bout des ongles de ses membres. Sur bien des points, la prestation me rappelle celle de Gorgoroth l’année précédente, les deux groupes ayant beaucoup en commun musicalement parlant ; aussi du point de vue de l’esthétique scénique, en lumières rouges sanguinolentes. Le son très dense crée une atmosphère enveloppante voire opprimante, comme débordante de miasmes, au point que des vibrations se répandent partout, y compris dans les sofas du côté gauche de la salle où j’ai trouvé refuge. La sortie du dernier opus courant 2024, The Wolf & the King, étant encore fraîche dans les esprits, 1349 en fait profiter son public en interprétant pas moins de quatre morceaux qui en sont issus, de même pour son prédécesseur The Infernal Pathway (2019) dont sont joués trois extraits. Ses membres livrent tous quatre une performance excellente, dont je retiens pour ma part en particulier celle du frontman Ravn, aux hurlements stridents qui glacent le sang et qu’il tient par moments plusieurs secondes d’affilée ! 1349 offre à ce deuxième quart de l’Inferno 2025 une fin de soirée épique en forme de belle leçon de savoir-faire scandinave en matière de black metal. Respects ! [Ségolène]