John Dee In the Woods…, Spectral Wound, Udåd, Syn
Dødheimsgard : Ouvrir une journée de festival n’est jamais un exercice simple, encore moins lorsque la musique proposée sort des sentiers battus. Pourtant, confier cette mission à Dødheimsgard lors de cette première journée de l’Inferno Metal Festival 2025 relevait presque de l’évidence. Depuis plus de trente ans, la formation menée par Vicotnik incarne une vision radicale et avant-gardiste du black metal norvégien. Sur la scène du Rockefeller, le groupe apparaît dans une configuration élargie qui souligne d’emblée l’ampleur de son approche musicale. Loin d’un black metal minimaliste, Dødheimsgard propose une musique dense, labyrinthique, où les éléments électroniques, industriels et progressifs s’entrelacent constamment. Dès les premières minutes, la tonalité est donnée. Les compositions récentes, notamment Tankespinnerens smerte, témoignent de l’évolution du groupe vers un black metal toujours plus complexe et atmosphérique. Alternant passages dissonants, ruptures rythmiques et envolées mélodiques inattendues, le morceau installe une tension permanente dans la salle.
Les premiers moments forts du set ne tardent pas à arriver. Le groupe exhume notamment Regno Potiri, tiré de l’album culte 666 International, titre emblématique de sa période la plus expérimentale, dont la construction atypique et les textures électroniques contrastent avec la brutalité des passages black metal, illustrant parfaitement la singularité de DHG. Autre moment marquant : l’apparition surprise de Kvohst, ancien chanteur du groupe, venu interpréter All Is Not Self. La réaction du public ne se fait pas attendre : la salle accueille cette réunion inattendue avec une ovation nourrie, donnant à la performance une dimension presque historique.
La seconde moitié du concert confirme l’impression générale. It Does Not Follow et The Snuff Dreams Are Made of démontrent la maîtrise technique et l’intensité scénique du groupe. Malgré un Oneiroscope écourté — probablement pour des raisons techniques — la formation rebondit immédiatement avec Traces of Reality, exécuté avec une puissance redoutable.
Face à une salle déjà bien remplie malgré l’horaire précoce, Dødheimsgard réussit parfaitement sa mission : ouvrir le festival avec une prestation aussi exigeante que captivante. Entre précision musicale, audace artistique et intensité scénique, le groupe confirme son statut d’entité unique au sein de la scène black metal. Un début de festival ambitieux, qui place d’emblée l’Inferno 2025 sous le signe de la créativité et de l’expérimentation. [Oli]
Syn : Scène underground au sens propre comme au figuré, John Dee offre à de nombreux groupes émergents l’occasion de se produire à un festival de grande ampleur, et aux spectateurs l’occasion de découvrir ces derniers. Des groupes à l’affiche de l’édition 2025 de l’Inferno, Syn est le premier à en fouler les planches. Formé en 2023, l’aura de mystère entourant ce jeune groupe est au moins égale à la simplicité de son nom, son fondateur, Vegard Liverød, ne comptant pas parmi les noms les plus connus du milieu, et ceux des membres de session live demeurant inconnus. Simple, la musique du groupe l’est tout autant, faite de riffs et blasts dans la plus pure tradition black metal que d’une atmosphère chargée en mélancolie désespérée. Au cœur de la prestation, le frontman véhicule ce torrent d’émotions par des hurlements d’oiseau nocturne et par un jeu de scène habité au point d’en être théâtral, se baissant jusqu’à se recroqueviller ou mimant une pendaison avec le câble de son micro. Un masque dissimule son visage et son identité, pour autant il ne fait nul doute que son regard doit être du même acabit. Plus morbide encore que le morceau de milieu de set, au cours duquel il mime une décapitation ! Vu sous cet angle, l’homme paraît intimidant, de même que la musique de Syn ; toutefois l’un comme l’autre se révèlent tout autant captivants et touchants, et j’y gagne par là mon premier coup de cœur de cette édition de l’Inferno Festival. Du côté des musiciens, ceux-ci mettent aussi beaucoup de cœur à la tâche ; mentions honorables au guitariste, lui aussi très expressif dans son jeu de scène, ainsi qu’au batteur, vraiment excellent ! [Ségolène]
Necrophobic : Changement de registre au Rockefeller avec les Suédois de Necrophobic. Là où Dødheimsgard joue la carte de l’expérimentation, le groupe d’Anders Strokirk opte pour un black/death metal classique mais redoutablement efficace. Les riffs mélodiques et les accélérations furieuses déclenchent les premiers véritables remous dans la fosse. Le dernier album en date, In the Twilight Grey (2024), se trouve représenté par non moins de trois titres : Stormcrow, Clavis Inferni et Grace of the Past. Sans surprise, Necrophobic livre une prestation solide, calibrée pour la scène et parfaitement adaptée à un public déjà bien chauffé. [Oli]
Udåd : Si Udåd vient tout juste d’émerger avec la sortie de son premier album éponyme en 2024, son fondateur, lui, est loin d’être un inconnu. Pour cause : il s’agit de Thomas Eriksen, l’homme derrière la valeur sûre Mork. Ce nouveau projet se distingue toutefois de son grand frère de par son approche très brute et dépouillée, aussi bien au niveau de l’écriture et de la musicalité que du mixage sonore. Le rythme de l’ensemble oscille entre lent et mid, porté par des morceaux au rythme ternaire leur donnant des airs de valse mortuaire. En résulte une ambiance froide et austère, renforcée par la distance dont font montre les musiciens, qui ne répondent que par le son de leurs instruments aux injonctions des spectateurs. Thomas Eriksen, dans son rôle de frontman, paraît comme une présence fantomatique, le visage caché derrière ses cheveux, le reverb sur sa voix — unique effet sonore que se permet le mixage — renforçant d’autant plus cette apparence surnaturelle. L’éclairage monochrome rouge, qui ne change pas ou alors très peu, couplé à l’absence de lumières de face, ajoute la touche finale à cette atmosphère d’un autre monde. En tout cas, le stoïcisme et la dévotion des membres d’Udåd imposent respect et admiration ; de même, les morceaux ont quelque chose d’à la fois entêtant et envoûtant, pesant sur l’esprit aussi… L’un de ceux joués en dernier met en avant un petit passage en guitare lead au son grinçant et plaintif. [Ségolène]
Tiamat : La venue de Tiamat constituait l’un des moments très attendus de la journée. Mené comme depuis ses débuts par l’énigmatique Johan Edlund, le groupe propose un set à l’atmosphère sombre et presque mystique. La prestation joue davantage sur l’ambiance que sur la brutalité, et s’articule autour des deux albums emblématiques que sont Clouds (1992) et Wildhoney (1994). Du premier seront joués, d’affilée et en début de set, les fantastiques In a Dream, Clouds et The Sleeping Beauty. À eux seuls, ces trois titres suffiraient déjà à faire notre soirée ! L’héritage death/doom des débuts n’est pas oublié pour autant, puisque nous retrouvons, en milieu de set, un Mountain of Doom, extrait de The Astral Sleep (1991), deuxième opus du combo.
Vient ensuite le « chapitre Wildhoney » avec, en point d’orgue et pour conclure le set, le sublime Gaia, dont la partie instrumentale donnerait la chair de poule au plus endurci des métalleux. Le public se montre particulièrement réceptif à ce moment suspendu dans une soirée dominée par l’extrême. [Oli]
Spectral Wound : Spectral Wound, voici un nom qui commence en ce moment à se faire présent sur de multiples et diverses affiches, y compris celle du Hellfest ; autant dire que ce nouvel élan de popularité a de quoi susciter la curiosité chez certains, moi-même y compris… et au vu de ce à quoi je découvre avoir affaire ce soir, autant dire qu’il ne faut pas beaucoup de temps au groupe pour démontrer d’où lui vient ce mérite ! À se fier au titre d’un de ses morceaux, le quintet canadien pratique un « Aristocratic Suicidal Black Metal » ; en des termes moins abstraits, cela se traduit par un black metal rapide, incisif, précis et surtout très dense : rythmique tempétueuse, riffs frénétiques et mélodies ciselées, le tout accompagnant la voix spectrale de Jonah Campbell, en constituent les principaux ingrédients. Outre cela, sous les spotlights bleus clignotants, les cinq hommes prennent effectivement l’allure de spectres lamentant leur malheur dans la brume… autant dire que le groupe fait honneur à son nom ! Il fait aussi honneur à son excellent quatrième album sorti en 2024, Songs of Blood and Mire, qui occupe une bonne partie du set. Dans tous les cas, quel que soit le morceau joué, l’équilibre entre mélodie et agressivité est toujours présent, de même que la rage de vaincre, et je ne peux m’empêcher de me dire que les Canadiens feraient plus que bonne figure en ouverture de Marduk et autres consorts du genre… Bien joué Spectral Wound, bien joué Montréal ! [Ségolène]
Batushka : Lorsque Batushka entre en scène, le Rockefeller devient le théâtre d’une véritable cérémonie occulte. Encens, icônes religieuses et chants liturgiques plongent immédiatement la salle dans une ambiance quasi rituelle. Musicalement, le groupe joue sur une alternance entre passages atmosphériques et explosions black metal, créant ainsi une tension permanente. L’aspect visuel, extrêmement travaillé, renforce l’immersion et confirme la singularité de la formation sur scène. [Oli]
In the Woods… : Après le temps du recueillement sur fond de black metal liturgique sur Rockefeller, vient sur John Dee celui de l’introspection sur fond du metal gothique et progressif d’In the Woods…. Comme pour les groupes ayant précédé, l’atmosphère reste mélancolique et poétique, cependant plus douce, avec une esthétique qui suit pour l’occasion, la scène étant bien plus éclairée qu’à l’ordinaire. Son nouvel opus, Otra, étant sorti une semaine plus tôt, le groupe nous fait profiter de quelques extraits que sont A Misrepresentation of I, The Crimson Crown au refrain en montagnes russes entre chant clair et saturé, et The Things You Shouldn’t Know, personnellement mon favori. Bernt Fjellestad, frontman d’In the Woods… depuis 2022, possède un timbre un peu nasal pas toujours évident à apprivoiser, mais avec lequel son interprétation d’Empty Streets parvient à me réconcilier. Dans son ensemble, la setlist se concentre sur les trois derniers albums, hormis une ou deux incursions dans la période 90’s. Dans tous les cas, la complicité et la sympathie que les membres du groupe partagent entre eux et avec nous autres spectateurs amènent une chaleur humaine plus que plaisante, à l’inverse de la présence bien plus distante des groupes ayant précédé, qui suffit à faire pardonner un rythme un peu trop constant ainsi qu’un black metal finalement assez peu présent dans une prestation davantage axée sur le pendant goth/prog. Plus regrettable, en revanche, que la faible affluence dans la salle, attribuable à la présence d’Abbath en tête d’affiche juste après, pour lequel une grosse partie des festivaliers a pris de l’avance… [Ségolène]
Abbath : Clôturer la soirée au Rockefeller revient à une figure emblématique de la scène norvégienne. L’ancien frontman du légendaire Immortal, Abbath, reste un performer redoutable. Mettant entre parenthèses le répertoire de sa carrière solo, la setlist d’Abbath n’est composée que de classiques hérités d’Immortal. Le musicien, bien accompagné, déclenche une réaction immédiate du public. Son mélange de théâtralité, d’humour et de riffs glacés fonctionne toujours aussi bien ! Le final composé de l’ultra classique Blashyrkh (Mighty Ravendark) suivi de The Sun No Longer Rises entraîne dans la salle une gigantesque séance de headbanging collectif. [Oli]




