À l’occasion de la sortie d’Achilles, huitième album studio d’Audrey Horne, Metal Alliance Mag s’est entretenu avec Arve « Ice Dale » Isdal, guitariste du groupe norvégien, également membre d’Enslaved. L’occasion de revenir sur la remarquable stabilité du line-up, la composition du nouvel album, les influences profondément ancrées dans le hard rock des années 70 et 80, mais aussi sur le surprenant passage du bassiste Espen Lien au chant sur God Damn Beautiful et sur la manière dont Ice Dale navigue entre les univers radicalement différents d’Audrey Horne et d’Enslaved.
Audrey Horne existe depuis plus de vingt ans, bientôt vingt-cinq. Ce qui est assez remarquable dans le monde du rock’n’roll, c’est la grande stabilité de votre line-up. Comment l’expliques-tu ?
Ice Dale : C’est vrai qu’il n’y a pas énormément de groupes dans le milieu du rock’n’roll qui durent aussi longtemps. Nous avons connu quelques changements de line-up au début, mais cela fait maintenant quinze ou seize ans, quelque chose comme ça, que nous jouons avec la même formation.
Nous sommes avant tout de très bons amis. Nous passons beaucoup de temps ensemble et nous nous fréquentons également en dehors du groupe. Je pense que cela aide énormément. Évidemment, nous avons eu beaucoup de désaccords au fil des années, comme tous les groupes. Mais certaines disputes peuvent aussi être bénéfiques parce qu’elles signifient que les gens se sentent concernés par ce qu’ils font. Tant que cela ne dégénère pas, c’est plutôt une bonne chose. Ce serait finalement pire si tout le monde disait « Ouais, peu importe, je m’en fous de ce qu’on fait. »
Vous vous connaissez donc de mieux en mieux et vous avez probablement développé votre propre manière de travailler ensemble. Comment procédez-vous pour composer ? Qui apporte le plus d’idées et, lorsque les avis divergent, qui a le dernier mot ?
Cela a quelque peu changé d’un album à l’autre. Le précédent, Devil’s Bell, a été composé et enregistré pendant la période du Covid. Cela a évidemment rendu les choses plus compliquées puisque nous ne pouvions pas travailler tous ensemble autant que nous l’aurions souhaité. Nous avons donc dû travailler en petits groupes. Sur cet album, Thomas [Tofthagen] et moi avons composé les morceaux de manière assez séparée. Je travaillais chez moi, lui chez lui, puis nous travaillions également séparément avec Toschie avant d’assembler progressivement tout cela.
Pour le nouvel album, nous voulions impliquer davantage l’ensemble du groupe. Thomas et moi avons encore écrit une grande partie du matériel, mais Espen [Lien, basse] s’est beaucoup plus investi cette fois. Il avait beaucoup d’idées et a composé certains morceaux. Pour la première fois, il assure même le chant principal sur un titre, God Damn Beautiful, qui est également devenu un single accompagné d’un clip.
Et il chante très bien ! Était-ce prévu dès le départ de lui donner un morceau à chanter ou est-ce arrivé plus spontanément ? Comment s’est décidé son rôle de chanteur principal sur God Damn Beautiful ?
Comme je le disais, Espen s’est beaucoup plus impliqué dans l’ensemble du processus. God Damn Beautiful est d’ailleurs son morceau, c’est lui qui l’a écrit. Par contre, à l’origine, c’est Toschie qui devait le chanter, comme les autres morceaux, et nous avions même enregistré une première version avec lui. Nous avions effectivement prévu qu’Espen chante un titre sur l’album, mais il devait initialement s’agir d’une autre chanson, qui n’a finalement pas été retenue. À un moment donné, j’avais cependant l’impression qu’il manquait quelque chose à God Damn Beautiful. J’ai donc voulu essayer avec Espen au chant pour voir ce que cela donnerait. Je pense que nous avons tous trouvé que le résultat fonctionnait vraiment bien. Sa voix porte parfaitement la chanson. Et Toschie n’a eu aucun problème avec ça ! Il aurait très bien pu dire « Non, c’est moi le chanteur, allez vous faire foutre ! » (rires) Mais pas du tout. Il était d’accord et c’est ainsi que les choses se sont faites.
C’est vraiment sympa parce qu’Espen est également un personnage important sur scène. Je trouve donc très cool qu’il chante réellement ce morceau.
Le clip de God Damn Beautiful est également très amusant. Lorsque vous avez décidé d’en faire une vidéo, aviez-vous déjà une idée du scénario et de son aspect visuel ou avez-vous laissé carte blanche à la réalisatrice ?
Nous avions une idée de base : montrer le groupe en train de jouer tout en mettant évidemment Espen en avant puisqu’il chante le morceau. Toschie ne joue pas d’instrument, alors nous avons pensé lui faire faire différentes choses en arrière-plan. Nous avons essayé plusieurs idées et, finalement, nous avons trouvé assez drôle de le voir simplement passer l’aspirateur et faire ce genre de choses. (rires)
La réalisatrice est une amie. Nous ne savions pas exactement quelle devait être la deuxième histoire du clip. Nous avions envisagé différentes possibilités, par exemple faire intervenir un personnage représentant la beauté ou une fille. Nous en avons discuté et elle a finalement trouvé plus amusant de maquiller Espen et de vraiment concentrer toute l’attention sur lui en tant que chanteur principal.
Nous sommes très satisfaits du résultat. Je trouve que c’est devenu un clip à la fois cool et amusant.
Si l’on revient sur l’histoire d’Audrey Horne, on peut considérer que votre véritable percée internationale s’est produite avec votre quatrième album, Youngblood, qui correspond également au début de votre longue collaboration avec Napalm Records. Sa pochette m’a toujours semblé constituer une sorte de déclaration d’intention. Elle évoque immédiatement celle de Rock and Roll Over de Kiss, avec ce côté old school. Et lorsqu’on fait référence à Kiss, on pense forcément au rock’n’roll festif. À mes yeux, cette pochette résumait déjà Audrey Horne : des morceaux accrocheurs, un esprit festif, beaucoup d’humour et de fraîcheur. Était-ce réellement votre intention ?
C’est Toschie qui a réalisé le dessin et la pochette. À l’origine, je crois que j’avais simplement eu l’idée de lui demander s’il pouvait dessiner nos visages un peu à la manière de la pochette de Rock and Roll Over de Kiss. Il a donc réalisé une première esquisse et nous avons travaillé à partir de celle-ci. Comme tu le dis, le résultat possède finalement un côté vraiment old school, avec également beaucoup d’humour, et la référence à Kiss est évidemment totalement assumée puisque c’était l’idée de départ.
Nous avions aussi quelque peu changé musicalement sur cet album. À nos débuts, nous étions davantage influencés par des groupes plus lourds issus du grunge ou du rock alternatif, comme Soundgarden, Alice in Chains ou Faith No More. Puis certains membres ont quitté le groupe et Espen nous a rejoints. Pour Youngblood, nous avons passé, je crois, près de deux ans dans notre local de répétition. Nous avons énormément composé ensemble et beaucoup travaillé sur les arrangements.
Nous avons fini par réaliser que nous avions tous grandi en écoutant plus ou moins les mêmes groupes : Kiss, Iron Maiden, Led Zeppelin, Guns N’ Roses, Aerosmith, Scorpions… tous ces groupes de rock’n’roll. Il nous a donc semblé très naturel de revenir davantage vers ce hard rock et ce heavy metal classiques.
Depuis Youngblood jusqu’à aujourd’hui, vous avez conservé cet équilibre entre hard rock et musique plus heavy, avec des influences qui remontent souvent à la fin des années 70 et au début des années 80. Lorsque l’on parle de heavy metal, on pense immédiatement à Iron Maiden, mais j’entends parfois aussi chez Audrey Horne des choses qui me rappellent le Scorpions de la fin des années 70. Vous ne semblez jamais chercher à dissimuler vos influences. Pourtant, vous avez réussi à les assimiler au point qu’un nouveau morceau sonne avant tout comme Audrey Horne et non comme Iron Maiden ou Scorpions.
Je suis tout à fait d’accord. Je pense que la voix de Toschie y est pour beaucoup. Il vient d’un univers davantage orienté pop et a toujours joué dans des groupes de ce genre. Si nous avions placé sur notre musique un chanteur de heavy metal très classique, nous nous serions probablement beaucoup trop rapprochés de nos influences. Nous aurions pu finir par sonner comme beaucoup d’autres groupes qui cherchent volontairement à être rétro ou vintage. Je pense donc que c’est aussi grâce à cela que nous pouvons nous permettre d’afficher aussi clairement certaines influences. Il est évidemment très important que le résultat final sonne comme Audrey Horne.
Cela ne me dérange absolument pas que les gens entendent de nombreuses références dans notre musique. Il y en a d’ailleurs beaucoup sur le nouvel album, provenant de tous les groupes que nous venons de citer et probablement de beaucoup d’autres encore. Mais tu mets toutes ces influences dans le même mélange et, d’une manière ou d’une autre, cela finit par sonner comme Audrey Horne. Pour moi, c’est essentiel.
Il n’y a effectivement aucune honte à avoir des influences, l’important étant de parvenir à se les approprier. À propos de Toschie, certaines de ses lignes vocales me font parfois penser à Ozzy Osbourne, non pas au niveau du timbre de voix ou de la technique, mais dans sa manière de placer certaines phrases et de leur apporter une sorte de mélancolie. Je l’ai notamment remarqué sur certains passages du nouvel album, mais c’était déjà présent auparavant. Est-ce quelque chose qu’il fait consciemment ?
Je ne pense pas qu’il y réfléchisse réellement, mais je comprends tout à fait ce que tu veux dire et je suis assez d’accord. Toschie peut parfois avoir une approche du chant assez similaire à celle d’Ozzy. Si l’on analyse les choses d’un point de vue purement technique, ni Ozzy ni Toschie ne sont nécessairement des chanteurs démonstratifs. Ce ne sont pas des Freddie Mercury avec des capacités vocales totalement folles ou une tessiture gigantesque, mais tous les deux possèdent quelque chose de particulier dans leur manière d’aborder le chant et surtout dans l’expression qu’ils donnent à ce qu’ils chantent.
C’est exactement cela. Je ne parlais pas vraiment de la voix elle-même ni de la technique, mais de la façon de présenter certaines phrases, de terminer certains mots… Après, je suis peut-être un peu obsédé par Ozzy ! Il a toujours été et reste encore l’une de mes idoles, alors j’ai tendance à entendre Ozzy partout. Tu vas peut-être penser que ma question est complètement folle ! (rires)
Non, non ! (rires) Je vois très bien ce que tu veux dire, notamment concernant les lignes vocales et la manière de phraser.
Parlons un peu de toi maintenant. Il doit arriver que tu travailles simultanément avec Enslaved et Audrey Horne, deux groupes appartenant à des univers totalement différents. Lorsque tu répètes ou composes pour l’un tout en étant occupé avec l’autre, comment passes-tu mentalement d’un monde à l’autre ?
Aujourd’hui, j’y suis tellement habitué que cela me paraît tout à fait naturel. J’ai toujours joué dans différents groupes et dans différents styles de musique. Je fais cela depuis toujours parce que je m’intéresse à énormément de styles musicaux différents et que je trouve de bonnes choses dans pratiquement tous. Je peux écouter aussi bien de la pop ou même de la country que du metal extrême, du black metal ou des choses progressives complètement bizarres ! (rires) Passer d’un univers à l’autre me semble donc naturel. C’est surtout une question d’état d’esprit : il faut simplement se concentrer mentalement sur le genre et le groupe concernés. C’est finalement assez comparable à ce qui se passe lorsque j’écoute de la musique chez moi. Je peux mettre un album de classic rock puis, juste après, écouter un album de black metal sans que cela me pose le moindre problème. Pendant une heure, tu es dans une certaine ambiance puis tu passes à une autre.
Évidemment, lorsque tu es musicien, tu es beaucoup plus activement impliqué dans ce changement d’univers. Mais la musique est avant tout une affaire d’émotions et une manière de les exprimer. Je peux donc écouter quelque chose de très doux puis enchaîner immédiatement avec quelque chose d’extrême.
Sur Achilles, vous avez choisi le morceau-titre pour ouvrir l’album. C’est également le titre le plus long du disque et sa construction est assez inhabituelle pour Audrey Horne. Je ne le qualifierais pas forcément de morceau progressif au sens traditionnel du terme, mais il comporte notamment cette partie beaucoup plus calme au milieu avant de redevenir heavy. Il s’éloigne donc de la structure classique d’un morceau immédiatement accrocheur. Était-ce un choix délibéré de commencer l’album avec lui ?
Oui. Nous avons un peu hésité et changé d’avis plusieurs fois, mais lorsque j’ai composé ce morceau et que nous avons commencé à travailler dessus, j’avais déjà en tête de le placer en ouverture de l’album. C’est effectivement un choix un peu particulier parce que ce titre présente une facette assez nouvelle du groupe, du moins en ce qui concerne sa structure. La manière de penser sa construction est plus progressive. On pourrait presque la décrire comme une structure A-B-A. À l’origine, le morceau était d’ailleurs encore plus long, mais nous l’avons raccourci parce que nous ne voulions pas qu’il devienne excessivement long.
J’aime vraiment beaucoup cette chanson et je trouve intéressant de commencer l’album de cette manière. Cela permet de montrer immédiatement une nouvelle facette du groupe avant de revenir ensuite vers des éléments plus familiers, correspondant davantage à ce que les gens attendent d’Audrey Horne. Au lieu de commencer simplement avec un autre morceau typique d’Audrey Horne, cela apporte, je pense, davantage de fraîcheur à l’album.
C’est aussi ce qui fonctionne particulièrement bien avec ce morceau : dès la première écoute, on peut immédiatement entrer dedans. Puis, une fois que l’on est embarqué, on découvre une construction un peu plus ambitieuse que celle d’un morceau classique. Vous présentez donc une nouvelle facette d’Audrey Horne tout en conservant ce côté accrocheur et immédiatement accessible. Ce n’est pas forcément évident de parvenir à réunir ces deux aspects : proposer quelque chose de nouveau et d’ambitieux sans perdre cette facilité d’écoute.
Merci !
Vous allez également partir en tournée en octobre pour une série de dates à travers l’Europe…
Oui, nous commencerons le 8 octobre à Cologne, si je ne me trompe pas, et nous terminerons le mois avec une date à Berlin. Nous avons vraiment hâte d’y être. Comme nous sortons un nouvel album, nous allons probablement jouer pas mal de ces nouveaux morceaux sur scène. De mon point de vue, l’ensemble de l’album a d’ailleurs été composé et produit avec l’idée du live en tête. Je pense donc que ces chansons fonctionneront vraiment très bien en concert et je suis impatient de pouvoir les jouer.
Il y aura beaucoup de dates, donc je suis certain que nos lecteurs francophones, qu’ils soient en France, en Belgique ou en Suisse, auront l’occasion de vous voir quelque part sur cette tournée.
Je l’espère !
Nous arrivons malheureusement déjà au terme du temps qui nous était accordé. Merci beaucoup pour cette interview. J’espère ne pas t’avoir trop ennuyé avec mes questions ! (rires)
Non, non, pas du tout ! C’était très bien ! (rires)

ET ENSLAVED ?
Impossible de quitter Ice Dale sans évoquer brièvement son autre groupe, Enslaved, que nous avions justement revu quelques mois plus tôt à Oslo, lors de l’Inferno Festival.
Nous avons vu Enslaved à Oslo lors de l’Inferno Festival cette année. Cela fait maintenant trois années consécutives que nous nous y rendons et nous comptons bien y retourner l’année prochaine. Peut-être nous y croiserons-nous, sur scène ou simplement dans le festival ?
Peut-être ! Je n’ai encore aucune idée de ce que je ferai à ce moment-là ni si j’irai à l’Inferno. J’habite de l’autre côté du pays et cela fait quelques années que je ne m’y suis plus rendu.
J’ai également vu passer un nouveau single d’Enslaved récemment…
Oui, il est sorti la semaine dernière, je crois.
J’imagine donc qu’un nouvel album d’Enslaved est également en préparation ?
Oui, il sortira à la fin du mois d’octobre.
Alors nous aurons peut-être l’occasion de reparler ensemble à ce moment-là ! En attendant, bonne chance pour la tournée d’Audrey Horne et merci encore pour ton temps. C’était un plaisir.
Avec plaisir !
Merci beaucoup, Ice. À bientôt !
À bientôt !
[Photo Credit: Jens Kristian Rimau]
