Site Internet
Pour commencer, je me dois de préciser que Gaerea est mon groupe préféré depuis quelques années, tous genres confondus. Coma, son dernier album en date sorti en octobre 2024, m’a particulièrement marqué : sa musique, agressive et mélancolique à la fois, semblait parfaitement refléter ce que je ressentais à ce moment. La discographie du groupe, allant de l’EP éponyme aux sonorités occultes (2016) aux très atmosphériques Limbo (2020) et Mirage (2022), en passant par le fabuleusement sinistre Unsettling Whispers (2018), présentait une évolution organique, chaque album proposant quelque chose de nouveau et de très solide, consolidant la position du groupe en tant que fleuron du post-black/black mélodique.
Cependant, en août dernier, lorsque le groupe portugais annonce son nouvel album et leur signature avec Century Media, je me suis senti à la fois surpris et évidemment excité de découvrir ce que les musiciens avaient pu composer dans la continuité de Coma, étant tout autant fan de leurs premières sorties que des albums davantage typés post-black. À la sortie du premier single, Submerged, je suis agréablement étonné par un morceau très émotionnel, introspectif et prenant, comprenant — grande nouveauté — du chant clair ; j’ai alors pensé qu’il s’agissait d’une expérimentation occasionnelle. Cependant, le deuxième single arrive, puis le troisième, puis le quatrième, tous munis d’un refrain à la voix claire. Ainsi, à la fois dubitatif et résolument optimiste, je me suis plongé dans l’écoute de ce cinquième album qui s’annonçait déjà comme très différent, pour le meilleur ou pour le pire.
Dubitatif, je l’étais car un groupe qui sort un album aussi tôt après le précédent, c’est rarement bon signe — à part quelques exceptions de groupes extrêmement productifs tout en maintenant un certain niveau de qualité, tels que Aara. C’est là, à mon sens, que réside le problème principal de Loss. La composition semble précipitée, voire hâtive, et les morceaux sont relativement courts comparés à ceux des premiers albums. Il est ainsi difficile de proprement poser une atmosphère dans un morceau de seulement quatre ou cinq minutes et, pour l’auditeur, de s’y laisser happer. Bien que l’on retrouve un mélange de genres assez intéressant sur le papier, l’impression qui ressort est que Gaerea a lancé dans un chaudron un tas de sonorités différentes : un peu de post-black, du death mélodique et une dose conséquente de « metalcore » moderne. Cependant, la sauce ne prend pas. En cause, les diverses parties qui ne sont pas tellement liées entre elles, résultant en des morceaux qui sautent du coq à l’âne ; par exemple, Phoenix, qui commence assez énergiquement avec des blasts et des riffs en tremolo, pour ensuite basculer sur un refrain en voix claire, sans réelle introduction ou transition, avant de repartir sur des blasts, puis de nouveau le même refrain. La structure semble en effet manquer d’inspiration, troquant de longs morceaux atmosphériques pour le schéma classique et prévisible du metalcore contemporain — couplet, refrain, couplet, bridge/solo, refrain. D’un côté, l’auditeur se laisse surprendre par des parties qui sortent de nulle part et, de l’autre, il commence à prévoir l’arrivée d’un refrain mélodique au bout de la cinquième fois.
Loss est un opus qui divisera certainement la fanbase du groupe. La cause est ce virage à quasi 180 degrés vers un son qui se rapproche davantage du metalcore. Évolution organique du son de Gaerea ? Tentative (apparemment réussie) de plaire à un public plus large ? Cahier des charges imposé par le label ? Impossible de savoir quelle théorie est la plus probable, mais une chose est sûre : ça ne sonne pas comme le Gaerea que je connaissais. Les deux éléments avec lesquels j’ai de la peine sont, d’une part le manque de riffs, d’autre part la voix claire. Pour le premier point, ce que j’appréciais chez Gaerea était ce jeu de cordes à la fois dissonant et mélodique, ingénieux et sinistre. Néanmoins, sur Loss, on en retrouve peu de ce type. En effet, ils semblent avoir troqué ces riffs perçants et terriblement aigus pour des tremolo graves, joués sur la septième corde d’une guitare, tapis au fond du paysage sonore et sans mélodie frappante, ainsi que des powerchords de type metalcore, basiques et franchement ennuyeux.
Sur le second point, je ne suis en aucun cas opposé à la présence de chant clair dans le metal extrême. Au contraire, il peut dans certains cas amener une ambiance planante et très forte émotionnellement — par exemple chez Alcest, Silhouette ou Der Weg einer Freiheit. Le problème, ici, est qu’il semble sortir de nulle part, surproduit, aux sonorités presque désagréables et mal placé la plupart du temps. Stardust, le dernier morceau, débute comme un titre de Sleep Token, avec le vocaliste de Gaerea allant jusqu’à imiter la voix du chanteur britannique par-dessus une instrumentation trap/hip-hop qui ressemble terriblement à la musique du quatuor susmentionné. De plus, l’album se termine sur une mélodie et des patterns étrangement similaires au morceau Rain du même Sleep Token : le motif vocal, la mélodie ainsi que les paroles étant quasiment identiques — centrées sur le lexique du rêve, des étoiles, du sommeil, le tout adressé à un « you » abstrait. Je plaisantais parfois en disant que Gaerea essayait de plaire aux fans de Sleep Token mais, à ce stade, les cinq Portugais ne cachent même plus leur volonté de ressembler à ce dernier, si ce n’est de le copier.
Comme mentionné plus tôt, Loss est un album qui mélange une myriade de genres et s’éloigne grandement des sorties mythiques que sont Limbo et Mirage. Cependant, dans tout ce fouillis, se décèlent des bribes de ce qu’était Gaerea par le passé. Pour preuve : les meilleurs moments — à mon sens — de Loss sont ceux où ça blast. Les Portugais ont encore, enfouie en eux, une part de fans de black qui savent écrire des parties qui claquent, avec des blast beats énergiques et une voix growlée ou criée poussée à l’extrême, comme sur le deuxième couplet de Hellbound, qui repart sur les chapeaux de roue juste après le refrain, sur une partie groovy et intense. Quelques moments relativement heavy se retrouvent, même s’ils se font assez rares. De cette nouvelle direction résultent des morceaux vaguement intéressants, voire oubliables, tels que Uncontrolled ou Nomad, dont les parties axées black/death metal échouent à contrebalancer le reste.
En somme, que retenir de Loss ? Il témoigne d’un passage assez radical à un son plus « soft », mélodique et classique en terme de structure et de composition ; en d’autres termes, un metal extrême commercial et aseptisé se conformant à ce qui fait vendre en 2026. Si cela permet à Gaerea de rassembler davantage de fans et de servir de porte d’entrée dans le metal pour certains d’entre eux, soit, je suis content pour eux. Bien que je leur souhaite tout le succès du monde, je ne peux m’empêcher, au fond de moi, de me sentir quelque peu déçu, attristé, voire déprimé par cette subite dérive et le sentiment de potentiel manqué relatif à ce groupe et cet album. Il reste toujours des éléments du Gaerea que j’aimais, toutefois ceux-ci prennent une saveur amère de par cette nouvelle direction dont je ne suis franchement pas fan. Il est en effet difficile de voir son groupe préféré s’éloigner de plus en plus de ce qui vous a mené à l’aimer au départ, ce à quoi l’on ne peut malheureusement rien changer. Je vous conseille tout de même d’écouter Loss et de vous faire votre propre opinion.
Chaque jour qui passe me fait chérir de plus en plus le concert secret que Gaerea a donné au Summer Breeze en 2025, où le groupe a joué des morceaux issus de leurs premiers albums et des perles rares jamais vues en live ; avec le recul, il s’agissait probablement d’un concert d’adieu à cette ère de Gaerea, autant pour les fans que pour les musiciens eux-mêmes.
Morceaux préférés : Luminary, Submerged, Hellbound.
Saura ravir les fans de : Orbit Culture, Sleep Token, Groza, Harakiri for the Sky.




