Préambule : Suite à des soucis techniques, il n’a pas été possible de diffuser la vidéo de l’interview. Nous nous sommes donc rabattu sur la transcription capturée par téléphone.
Salut Victor comment ça va ? Laurent et Marc de Metal Alliance, webzine metal francophone. Tout d’abord, merci de prendre le temps pour discuter avec nous !
Victor : Avec plaisir !
Pour commencer, peux-tu nous dire comment un guitariste français, en l’occurrence toi, s’est retrouvé à Edimbourg pour fonder le groupe Dvne ? Peux-tu nous parler un peu de ton parcours ?
J’avais en tête de bouger au Royaume-Uni. Quand j’étais en France, je voulais vraiment aller là-bas. Je jouais déjà beaucoup de musique, mais tout seul car je n’avais pas vraiment de groupe en France. En plus, mes groupes préférés, c’était quasiment que des groupes British, tu vois, à l’époque j’écoutais des trucs classiques, genre Motörhead, Judas Priest et surtout Black Sabbath. Pour moi le Royaume-Uni, c’était un peu Jérusalem dans le sens où c’est un peu le spot où tout a commencé. Quand j’étais à Londres, j’avais un peu de mal à trouver des musiciens. Ensuite j’ai monté un groupe à Nottingham, mais je n’étais pas à fond dedans, ça ne me faisait pas énormément kiffé. Donc en continuant de bouger – à l’époque je faisais mes études à Edimbourg en Ecosse – j’ai commencé un groupe où j’ai rencontré Duddley, notre batteur et on a commencé à écrire ensemble. On a débuté à deux le projet et ensuite trois avec Dan (NDLR : guitare & chant) et ensuite, il y a plein de personnes qui ont contribué au projet et, du coup, je suis resté. Parce que le projet est cool, je l’aime beaucoup, ça marche pas mal et on a réussi à faire de belles choses déjà. On a encore pas mal de choses à dire, et encore pas mal de musique à écrire. Mine de rien, ça fait déjà plus de 10 ans qu’on existe mais ça fait surtout depuis sept ans que c’est devenu très sérieux. En 2018, on a commencé à beaucoup tourner et c’est aussi la première fois où on est allé aux États-Unis, et en 2019 on a signé avec Metal Blade. Donc, tu vois, là c’est le moment où ça a commencé à vraiment à devenir pro et c’est pour ça que je suis resté là-bas.
Avec l’arrivée de Maxime (NDLR : clavier), est-ce qu’on peut parler d’un groupe franco-écossais ?
Alors moi je dirai européen parce qu’on a aussi Alex notre bassiste qui est grec. Et à ce propos, on a une grosse fan base en Grèce, ma femme est grecque, et on a plein de copains grecs. On a tourné avec un groupe grec qui s’appelle Villagers of Ioannina City, c’est de très bons copains aussi, et là on vient de tourner avec un autre groupe grec qui s’appelle Allochiria, dans les Balkans. Donc c’est cool d’avoir ce côté où ça se mélange un peu de partout et, du coup, dans le groupe il y a un Ecossais (Duddley), un anglais (Dan), 2 français (Maxime et moi) et un grec (Alex).
J’ai une question relative au style de Dvne : vous avez des compos avec des éléments prog, d’autres plus instrumentales, et d’autres plus calmes. On entend souvent parler de vous en tant que groupe Post Metal. Comment expliques-tu ce mix de tous ces éléments ?
On est assez ouvert d’esprit, on écoute beaucoup de musique. On aime bien amener ce qu’on écoute dans notre musique et on essaye d’en faire quelque chose d’intéressant. C’est souvent la guitare – c’est ce que je fais dans le groupe – et un peu de synthé aussi, mais c’est quand même la guitare qui dirige un peu les chansons pour le moment. Ensuite, quand on a quelques riffs cool, on bosse avec la batterie et on voit où ça nous mène. Quand on fait ça, on ne s’en rend pas forcément compte, mais on est un peu tous des éponges, aussi bien les musiciens que tout le monde. Du coup, quand on écoute un truc et qu’on aime, on finit potentiellement par le refaire à sa sauce. Et tu vois, il y a pas longtemps, on était en studio, et je pensais que j’avais inventé le meilleur riff du monde, c’était top ! Et quand je suis rentré chez moi je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un riff de Revocation, un groupe de death metal. Du coup je ne vais pas pouvoir utiliser ce riff. Mais ça peut s’appliquer à tout, il y a même des trucs de folk qu’on utilise car on écoute aussi beaucoup de musiques acoustiques qu’on aime bien mettre dans notre musique, mais ça se passe pas en se disant : tient, on va mettre ça et ça, ça se fait très naturellement.
Je rebondis sur ce que tu disais en termes de compo justement : comment ça se passe concrètement ?
Sur le dernier album, on était trois surtout à avoir composé. Il y a plusieurs phases dans un album, enfin pour nous en tout cas, car chaque groupe est différent. On pose d’abord les fondations de la musique, ce qui va faire la structure des chansons, en commençant par la guitare, des fois de la basse mais, en général, c’est une guitare ou deux puis basse avec batterie. Et tout ce qui est synthé et chant se rajoute un peu après mais il faut d’abord qu’on ait une structure qui soit stable et cool, ensuite on construit dessus, tu vois. Et, généralement, on est deux ou trois à se mettre dessus, en fonction des chansons. Sur le dernier album, c’était Alan, notre ancien bassiste avec Duddley et moi. Et sur l’album précédent, c’était surtout Duddley, moi et Jack qui était notre bassiste à l’époque mais qui faisait aussi de la guitare. Et encore avant ça, c’était juste Duddley et moi. Mais tu vois, plus ça évolue, plus j’aime bien avoir du monde dans le projet parce que je trouve ça fun, en fait. Et puis il y a des mecs qui vont avoir des idées hyper cool, qui ont des idées de riffs que tu ne ferais jamais. Et tu rebondis l’un sur l’autre. Après, dès qu’on a vraiment des structures qui commencent à nous plaire, on ouvre ça au reste du groupe. Et les autres membres du groupe peuvent dire ce qu’ils veulent et donner leur idées et on teste ça. En fait, on continue toujours d’écrire, à la limite, l’écriture de nos albums finit quand le mixing est fini. Donc c’est vraiment tard, il y a plein de fois où tu changes d’avis ou alors quelqu’un d’autre a une idée top, et on revient au studio pour tester. Pour le moment c’est comme ça qu’on a bossé, c’est très old-school en fait.
C’est plutôt cool en fait !
Oui et là justement ce qu’on essaie de faire sur le prochain album c’est de continuer à utiliser ce qui marche pour nous et d’arriver à commencer à incorporer des façons de travailler qu’on n’a pas utilisé pour le moment, peut-être utiliser des séquenceurs de synthé, pour essayer des rythmiques différentes. Enfin ce genre de choses quoi.
Ok ! Depuis que vous êtes chez Metal Blade, vous avez sorti deux derniers albums, Etemen Ænka en 2021 et Volkind en 2024. Le prochain serait pour quand ?
Victor : Alors l’écriture a commencé, mais on fait principalement ça quand on a le temps de se reposer un peu, entre les tournées en gros. On n’a pas envie de rusher, on a envie de faire les choses bien et puis on en parle beaucoup avec les gars, que ce soit pour les concerts ou le studio, il faut que ça reste fun. On a tous des boulots à côté, justement pour pouvoir faire ce qu’on fait avec Dvne. Car Dvne, ça paye moyennement encore pour le moment, et même s’il y a des concerts qui sont très bien payés, il y en a d’autres qui ne sont pas très bien payés du tout. Donc, des fois, l’économie d’une tournée fait que ce n’est pas évident de rentrer dans ses frais. On doit donc faire d’autres choses à côté, mais en plus de ça, on veut aussi se laisser le temps de vivre, de profiter de nos conjoints, de nos familles et voir nos copains pour pouvoir ensuite revenir avec des choses à dire. Je pense que la mort de beaucoup de groupes survient avec le burnout : ils bossent trop, ne prennent pas le temps et finalement se crament les ailes. Nous on a envie de faire ça sur le long terme, parce qu’on a envie d’écrire de la musique pour longtemps et franchement j’aimerais bien écrire de la musique encore à soixante ans et pas me dire que la guitare j’en ai plein le cul, je n’y toucherai plus car ça arrive à des musiciens qui à force sont dégoûtés de leur instrument et ce n’est pas du tout la voie qu’on veut emprunter.
Justement, arrivez-vous à trouver un équilibre entre vie pro/vie perso par rapport aux tournées ?
On va le forcer un peu l’an prochain parce que cette année on a beaucoup tourné. À la fin de l’année, on aura fait une soixantaine de concerts et en février, on en refait vingt autres. Donc on a enchaîné depuis que l’album est sorti, sachant qu’on a tous des boulots à côté. On aura fait plus de cent concerts pour février de l’année prochaine, donc ça commence à faire beaucoup. Il y a des groupes qui font ça en un an mais bon c’est leur boulot à temps plein. Ça ne nous intéresse pas trop de faire ça, ce qui nous intéresserait plus, c’est plutôt juste de faire un nombre de tournées qui soit bien, confort quoi. Continuer de faire grossir le projet, mais en veillant à ce que ce soit bien calé. Bref, prendre son temps pour faire un truc qualitatif, un truc qui a du sens. Si nous, on accroche, je pense que le reste suivra.
J’ai lu un truc à propos des diverses influences que vous avez notamment au niveau des lyrics. Évidemment Herbert revient naturellement, par rapport au cycle de Dune, mais aussi Dan Simons par rapport au cycle d’Hyperion. Comment s’est concrétisée l’influence de ces œuvres sur vos albums ?
C’est juste qu’on est des consommateurs de science-fiction, que ce soit en littérature, manga, bande dessinée, jeux vidéo, enfin tout quoi. Et quand on a commencé à écrire pour Dvne, au début c’était uniquement instrumental. On s’est très vite dit qu’en fait, on voulait peut-être chanter, crier, genre. Il fallait trouver un thème, on ne savait pas trop de quoi on voulait parler, et en fait la science-fiction est venue très vite parce que notre musique nous suggérait ça. C’est des grandes chansons, il y avait un côté un peu space-rock au début de ce qu’on faisait et maintenant c’est plus métal, beaucoup plus métal. Mais pour nous c’était très naturel d’aller vers ça. Et puis il y a le côté — en anglais, ils utilisent le mot escapism — évasion. Escapism, c’est plus sympa, je trouve, ça donne un côté un peu fun de sortir de sa réalité, de s’éclater à lire de la science-fiction ou à jouer à un jeu vidéo dans un univers un peu fou, ou dans un univers de fantaisie aussi d’ailleurs. Et je t’avoue que l’Hyperion dont tu parles, il y a plein de trucs hyper intéressants dedans. Il y a notamment un grand passage sur la stagnation culturelle où il ne se passe plus rien parce que les gens vivent éternellement, j’ai trouvé ça hyper intéressant. Et c’est hyper cool de pouvoir utiliser ça dans un contexte de Metal et de Progressive Metal. Tu peux aussi faire passer des messages sur des choses qui t’intéressent. Et puis d’autres fois, tu as juste envie de parler d’une grosse explosion dans l’espace ou un truc comme ça.
Tu as parlé des tournées tout à l’heure. J’ai regardé un petit peu où vous aviez tourné en 2024 et 2025 et c’était essentiellement en Europe. Est-ce que vous prévoyez de couvrir d’autres zones géographiques ? Ou repartir aux Etats-Unis ?
Les États-Unis, de ce que j’en ai vu, ça m’a pas excité à fond je t’avoue. En 2018, c’était déjà difficile d’obtenir des visas, ça coûtait énormément d’argent. Et maintenant, pour un groupe de cinq personnes, ça nous coûterait entre 10 000 et 15 000 euros au moins. C’est beaucoup plus facile pour les groupes américains, et ça, les gens ne s’en rendent pas compte. On est vraiment dans l’hégémonie américaine, où des groupes américains peuvent venir en Europe très facilement parce que l’Europe accepte la culture et est plutôt cool sur les visas. Mais les États-Unis c’est tout l’inverse, c’est une sorte de bureaucratie infernale : ça prend énormément de temps et tu es traité comme une merde, c’est vraiment pas cool du tout. Ma femme s’occupe de manager des groupes. Elle manage le groupe Mogwai, c’est un gros groupe écossais de Post Rock et ils sont allés là-bas il n’y a pas longtemps. Avant d’arriver ils ont tous vidé leur téléphone parce que maintenant ils peuvent fouiller ton téléphone. Et comme dans le groupe certains s’étaient exprimés sur la Palestine, ils ont pris les devants sinon c’était un coup à se faire refuser l’entrée. Et là, on parle de peut-être 50 000 dollars qui peuvent partir en fumée si on inclut les frais de visas et les rentrées d’argent, comme le merch, où là tu t’assois dessus. Donc personnellement, y aller en ce moment, ça m’excite pas des masses. À côté de ça, je trouve qu’en Europe on a certainement les meilleurs circuits de festival, et les villes ne sont pas très loin les unes des autres. On est bien reçu, on est bien payé, et bon, je vais faire ma politique de gauchiste mais pour le moment ça le fait bien en France, peut-être un peu moins en Allemagne mais ça le fait en Belgique, Hollande et les pays scandinaves. En fait il y a beaucoup de subventions qui sont données par l’état pour faire vivre les arts dont on a besoin en fait. Et c’est aussi pour ça que les Américains ils aiment bien venir en Europe parce qu’ils se rendent compte que c’est trop bien ici, on est bien reçu, on nous fait à manger, etc… Les visas sont moins coûteux et le public est présent. On a des fans hyper cool aux Etats-Unis, on a envie d’y retourner mais le contexte est bien moins agréable. Donc protégeons la culture, ça sera mon message !
Ok, je voudrais maintenant parler un peu du streaming. Vu que Dvne a un petit peu plus d’une dizaine d’années, j’imagine que vous avez connu tout de suite les plateformes de streaming. Comment qualifierais-tu l’impact de ces plateformes ?
Mixte je dirai : c’est bien pour découvrir de la musique, genre Spotify – la plate-forme est incroyable pour découvrir beaucoup de musique. Mais il faudrait retirer toutes les merdes générées par l’intelligence artificielle en création de musique, sinon c’est la mort de l’art. Franchement il ne faut pas se mentir : tu trouves de la musique qui est volée à des groupes et qui est régurgitée par une IA, je trouve que c’est infernal. Mais à côté de ça, tu as par exemple Bandcamp où ils ont ce système où tu as trois écoutes pour un morceau et après il faut acheter. Tu peux même acheter des albums en pay as you want où ça peut commencer avec des prix assez bas. Pour un groupe comme le nôtre par exemple, tu peux te prendre le dernier album pour huit ou dix livres, tu vois c’est pas grand-chose. Et après, tu as ta musique à vie, ce n’est pas quelque chose que tu vas perdre et tu peux toujours la passer à ta famille ou autre. Et nous derrière on récupère tout là-dessus donc c’est cool. Enfin une fois que le label a pris sa commission. Mais ouais je déteste toutes les plateformes de streaming musical, même si je les utilise en tant qu’artiste. Ceci dit, ça nous permet d’être exposés à beaucoup de gens. Mais il y a pas mal d’artistes qui se barrent de Spotify, entre autres pour des raisons politiques, et du fait que le boss de Spotify a commencé à financer une boîte qui fait de l’armement. Pour info, notre dernier album a fait 3 millions d’écoutes et avec ça on a touché 2000 balles … Pour 3 millions d’écoutes … Et c’est ce que disent d’autres gars aussi. Et même si ça apporte de la visibilité, il ne faut pas que ça aille dans le même sens tout le temps. Car c’est grâce aux artistes quand même que ces plateformes existent, donc au bout d’un moment, il va falloir que ça évolue. Mais il faudra une volonté politique forte pour faire évoluer tout ça.
J’ai une toute dernière question, c’est ma question bonus : tu découvres une machine à voyager dans le temps, genre une Delorean. Mais attention, elle ne fonctionne que par pas de 50 ans. tu peux donc aller en 1975 ou en 2075.
Je peux rentrer après ou pas ?
Tu peux rentrer.
2075 ! On sait ce qui s’est passé en 1975, moi j’aurai envie de savoir ce qui se passera en 2075, même si y’a des chances que ça ne soit pas hyper ouf. Mais tant qu’à faire moi j’aimerais bien aller bien plus loin, tu vois ? Genre 1000 ou 2000 ans, et c’est marrant parce qu’on a déjà eu cette discussion avec les gars dans le van.
Il faut pouvoir revenir après
Exactement. Mais par pure curiosité, peut-être morbide, mais pure curiosité, ça me tenterait bien.
Eh bien écoute, merci beaucoup Victor, merci d’avoir pris le temps de discuter avec nous.
Merci à vous.




