Wolfheart, Before the Dawn, Suotana, Full House Brew Crew
O Sullivan’s Backstage by the Mill, Paris
Date 29 septembre 2025
Chroniqueur Ségolène Cugnod
Photographe Ségolène Cugnod
https://www.backstage-btm.com/

Tuomas Saukkonen compte parmi les musiciens dont la productivité semble ne pas connaître de limites, ayant gratifié son public de nouveautés d’année en année sous la bannière de ses différents projets. Ainsi, après Dawn of Solace et l’album Flames of Perdition en 2022, le retour de Before the Dawn en 2023 avec Stormbringers et l’album Draconian Darkness de Wolfheart en 2024, courant 2025, ce ne sont ni plus ni moins que les trois groupes qui sont mis à l’honneur, chacun se voyant gratifié d’une nouvelle production à son catalogue. Parmi elles, l’EP Draconian Darkness II, complément de l’album du même titre sorti le 19 septembre, tous deux donnant leur nom à la tournée qui accompagne cette sortie, tournée dont l’étape française nous mène au Backstage by the Mill le 29 septembre. Le lundi soir, voilà qui n’est à première vue pas le moment idéal pour sortir à un concert, ce qui n’empêche toutefois pas quelques dizaines de fidèles de se rassembler dans la salle voisine du Moulin Rouge pour une petite déferlante de death metal mélodique hivernal.

Aux environs de 19 h, c’est pour le moment dans des ambiances groovy que s’ouvre le concert, courtoisie de Full House Brew Crew — ou plus simplement Full House BC —, groupe originaire de Grèce et dont le frontman Vagelis Karzis est également le guitariste de Wolfheart, ce lien expliquant sa présence sur cette tournée. De prime abord, le quatuor dénote avec le reste de l’affiche de par son style, cependant ce dernier, simple et très catchy, lui vaut un accueil enthousiaste de la part des spectateurs déjà présents, ce pour quoi Vagelis Karzis les remercie très sincèrement. Ce grand brun tatoué et baraqué porte une bonne partie du set grâce à son style vocal évoquant Randy Blythe de Lamb of God, de même qu’à son charisme évident. Ses camarades Giorgios Tzatzakis et Spiros Dafalias, respectivement guitariste pour le premier et bassiste pour le second, apportent de leur côté un appui solide. En fond, le batteur Nikos Friligos, qui apparaît comme le benjamin des quatre musiciens, montre une fougue très « jeune » et fait tourner ses baguettes à tout va. Full House BC a ramené, non seulement son récent single No Gods, No Chains extrait de son prochain album dont la sortie est prévue pour 2026, mais aussi une chaleur méditerranéenne qui rappelle l’été, ce qui fait du bien en ce début d’automne. Contraintes horaires obligent, Full House BC ne bénéficie que d’une vingtaine de minutes de set ; toutefois cela lui suffit largement à échauffer la petite foule du By the Mill. Bien joué !

La suite de la soirée prend la forme d’un voyage express vers le Grand Nord et ses contrées sombres et gelées aux côtés de Suotana, groupe venu tout droit du nord de la Laponie finlandaise. Ceci dit, les voyageurs du By the Mill n’ont pas à s’en faire : la lanterne dont le guitariste Pasi Portaankorva est muni au moment d’entrer en scène, sur fond de l’instrumental The Flood, leur servira de guide… Le morceau qui suit cette ouverture, Foreverland, nous immerge immédiatement dans un univers musical riche et haut en couleurs, où se mêlent power metal, black metal et death metal mélodique. Le style de ce morceau, ainsi que de ceux qui suivent, est chargé en mélodies et leads virtuoses assurés à tour de rôle par les deux guitaristes Pasi Portaankorva déjà cité et son comparse Ville Rautio, ainsi qu’en nappes de synthétiseur, œuvre d’un Tommi Neitola jubilant sous sa capuche, et évoque des influences telles Children of Bodom ou Catamenia. Le frontman Tuomo Marttinen impressionne par sa versatilité vocale, passant en un tournemain d’une grosse voix gutturale à des cris aigus façon black metal, jusqu’à se permettre quelques incursions en chant clair, très power dans l’esprit ! Cet aspect, couplé à l’attirail scénique des musiciens constitué de peintures de guerre, vestes déchirées et ornements en fourrure, évoque quant à lui des influences folk/pagan façon Ensiferum.

À l’instar des autres groupes à l’affiche, et comme le rappelle avec malice Tuomo Marttinen entre deux titres, Suotana est lui aussi venu avec un album sorti récemment dans ses bagages, Ounas II, suite directe du précédent Ounas I. Les extraits des deux albums constituent la setlist, en complémentarité les uns avec les autres. Au vu de l’ambiance dans la salle, le public prend autant de plaisir à découvrir ces morceaux que les musiciens et le chanteur à les interpréter ! Parmi eux, je reconnais un petit coup de cœur pour Winter Visions, tout comme pour Into the Ice et son aspect très « black épique » qui me rappelle Windir. En outre, tout comme dans le cas du groupe ayant précédé, un lien existe avec la tête d’affiche étant donné que le bassiste Rauli Alaruikka et le batteur Rauli Juopperi ont assuré des lives avec Wolfheart en 2018. Comme quoi la solidarité entre musiciens s’étend au-delà d’une tournée commune… En vérité, au-delà de quatre groupes, c’est une immense équipe soudée qui se fait présente sur cette affiche. Finalement, Suotana, en dépit de son nom qui évoque Satan en finnois, éveille plutôt des envies d’évasion et de partir explorer des contrées fantastiques, ce pour quoi tout le monde le remercie !

Il m’aura fallu attendre treize ans avant de pouvoir voir mon groupe préféré se produire sur scène chez moi — ou presque — ; ce mois-ci, la sortie du superbe nouvel album de Before the Dawn, Cold Flare Eternal, et la tournée qui s’ensuit aux côtés de son petit frère Wolfheart, m’offrent cette occasion tant attendue. Ce sont d’ailleurs deux extraits du petit nouveau qui ouvrent le set, As Above, So Below puis Fatal Design. L’occasion pour le public d’observer un petit changement dans le line-up live de ce soir, puisque Vagelis Karzis fait son retour sur scène pour remplacer le guitariste Juho Räihä, absent ce soir pour des raisons qui me sont inconnues. Cette petite surprise, ceci dit, n’est que la première de celles que le groupe nous réserve, comme la suite le montrera… Ladite suite se passe avec trois titres parmi les classiques du groupe, qui frappent en plein dans le mille : My Darkness, retour au premier album du même titre, puis Faithless et Dying Sun, tous interprétés avec beaucoup de cœur — et de coffre dans le cas du frontman Paavo Laapotti. Au sujet de ce dernier, nouvelles — bonnes — surprises que son chant clair, qui ressort bien mieux maîtrisé et moins nasillard que sur le précédent album Stormbringers — quoiqu’un peu teinté par l’excès de reverb dans le micro —, ainsi que son enthousiasme dans sa communication avec le public. D’enthousiasme, les musiciens n’en manquent pas non plus : Pyry Hanski joue à fond le showman en levant sa basse au plafond et reprenant les textes en surarticulant, Vagelis Karzis sourit de toutes ses dents. Au fond à la batterie, le leader historique Tuomas Saukkonen, fidèle au tempérament réservé que ses fans de longue date lui connaissent bien, se fait discret mais non moins en forme que ses confrères et frappe les fûts avec minutie et rapidité.

Quelques minutes après Dying Sun, quel n’est pas mon étonnement de découvrir la présence d’un autre extrait de l’album Soundscape of Silence dans la setlist ! Et pas des moindres, puisqu’il s’agit de Monsters ; un morceau particulièrement difficile à appréhender, de par ses aspects, semi-acoustique pour l’un, très « hardcore » du point de vue des émotions véhiculées pour l’autre… La transition acoustique/électrique ne se fait pas sans couacs, cependant les quatre hommes s’en tirent avec les honneurs, Paavo Laapotti en tête une nouvelle fois. S’ensuit un nouveau petit rebondissement lorsque guitariste et bassiste s’éclipsent de la scène pour laisser place au leader Tuomas Saukkonen, muni pour l’occasion d’une guitare sèche pour interpréter une version acoustique de Seraphim — une première dans les lives du groupe d’après les dires du chanteur. Cette reprise inédite offre aux deux hommes l’occasion de démontrer leur excellence sur toutes leurs cordes, vocales pour l’un qui démontre qu’il est bel et bien the voice de Before the Dawn en plus de The Voice of Finland, celles de l’instrument de ses premières amours musicales pour l’autre auxquelles il rend un hommage sans effusions mais émouvant.

Avec le retour des autres musiciens s’opère celui à une période plus récente de la carrière du groupe. Tout d’abord, avec le catchy Downhearted aux accents synthwave, « le premier morceau qu’on a écrit ensemble » comme le précise Paavo Laapotti. Shockwave succède, extrait de Cold Flare Eternal assez dense, sombre et agressif, à l’image du reste de l’album. Du côté du public, nous rendons au quatuor son enthousiasme, entre levers de poings, acclamations et cris d’encouragement ! Pour ma part, je reconnais être quelque peu déçue de ne pas entendre Deathstar ni de titres extraits de Rise of the Phoenix. Toutefois, les deux derniers morceaux, le rageux Wrath et le classique Deadsong (qui a valu au chanteur sa place dans The Voice of Finland), achèvent en magnificence un set magnifique.

Après une ultime pause, vient le moment pour Wolfheart de conclure la soirée et avec celui de remonter sur scène pour Tuomas Saukkonen et l’infatigable Vagelis Karzis, qui aura enchaîné trois sets ce soir. En douze ans de carrière, le petit frère de Before the Dawn est devenu grand, s’imposant comme une des valeurs les plus sûres du death metal mélodique et mélancolique à la finlandaise, grâce à une régularité et une constance à tout épreuve dans la qualité de ses productions studio comme scéniques. Ceci, tout au long d’une discographie de sept albums, dont le dernier en date et l’EP lui faisant suite, Draconian Darkness I et II, sont justement au cœur de cette tournée européenne. Ainsi, c’est sans surprise que les extraits de ces deux productions occupent une bonne place dans la setlist ; à commencer par Ancient Cold, qui fait office d’ouverture, suivi de Ghosts of Karelia (donc d’un retour en 2013 et Winterborn) et Burning Skies, bien accompagnés de The King et Fires of the Fallen, extraits du précédent album sorti en 2020, King of the North. En vérité, Wolfheart met littéralement le feu au Backstage by the Mill avec ces titres, à mille lieues au sens littéral et figuré de ses contrées nordiques d’origine, où l’hiver et le froid règnent en maîtres ! Encore quelques titres plus tard, Carnivore, single promotionnel de Draconian Darkness II particulièrement sombre et violent, aussi vorace que l’indique son titre, achève d’exciter les spectateurs, qui se lancent dans un mosh pit dans l’espace qui le permet. À l’inverse, les musiciens, eux, affichent un calme presque déroutant !

S’il est un des quatre musiciens chez qui cette posture ne surprend guère, c’est bien Tuomas Saukkonen. De son expression aux yeux clos se dégage une sérénité rêveuse qui tranche avec son physique de bourru tatoué. De même, les fidèles des concerts de Wolfheart, parmi lesquels votre dévouée, ne s’étonneront guère de le voir rester en retrait et laisser le gros des échanges avec le public à son bassiste, Lauri Silvonen. Pour cela, ce dernier dégaine ses deux grands atouts que sont d’une part un timbre de voix aussi charmant lorsqu’il parle que lorsqu’il chante, d’autre part un humour décapant. « Vous avez bonne mine, pour un lundi soir ! » clame-t-il à l’adresse de spectateurs toujours en grande forme, avant d’évoquer d’un ton plaisantin la « grande productivité » du groupe qui l’a amené à sortir un EP très vite après un album. En grande forme, son comparse Vagelis Karzis l’est toujours lui aussi, ce sur toutes ses cordes ; tous deux apportent des voix additionnelles assurées et solides, en chant clair et quelquefois saturé. En fond de scène, Joonas Kauppinen, dont j’ai pour ma part découvert les talents de batteur sur l’album Rise of the Phoenix de Before the Dawn, impressionne toujours autant par la versatilité et la précision de son jeu.

En matière de rythme, les intermèdes au piano et acoustiques apportent quelques moments de calme dans cette tempête de feu et de glace que Wolfheart fait déferler sur la capitale française et qu’illustre le titre en oxymore Cold Flame. Ceci dit, comme il va de soi, la discographie de Wolfheart compte bien trop d’excellents morceaux pour tous les caser dans une setlist forcément limitée. Ainsi certains parmi mes favoris, tels Aeon of Cold ou Boneyard, manquent à l’appel et à mes oreilles. Cela étant, la trinité finale fait oublier leur absence : Grave aux accents black metal qui entraîne une nouvelle vague d’agitation au cœur de la fosse, le titre fondateur The Hunt (mon préféré pour toujours) et enfin The Hammer qui assène un dernier coup de massue à nos tympans et neurones.

Après la tempête, vient le calme, et avec lui la sensation de revenir d’une escapade dans les contrées du Grand Nord, en attendant l’hiver, aux côtés d’un guide taiseux mais bienveillant et tous bien accompagnés. Gageons que nous aurons bientôt l’occasion de nous retrouver, à l’un ou l’autre endroit, tous dans le même état d’esprit…